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"Chaman" Jean Bertolino.

7 Avril 2013, 06:47am

Publié par pam

La faute originelle était bien d’avoir cru à une terre idiote, donnée aux humains par un Tout-Puissant invisible, avec cette idée terriblement destructrice qu’ils pouvaient en user et en abuser, comme d’une esclave.

Comment des peuples convaincus d’être policés, instruits, qui disposaient de toute la technologie actuelle, pouvaient-ils imaginer un seul instant que des va-nu-pieds n’ayant même pas inventé la poudre, encore si proches des origines, fussent porteurs d’une civilisation véritable fondée non sur la volonté de puissance, mais sur la complicité et le partage ?... Comment convaincre les autorités régionales que les Boloven, comme les Indiens d’Amérique au temps des Espagnols, loin d’être privés d’âme, étaient des gens doués de raison et de réflexion, habités par une spiritualité harmonieusement liée à leur écosystème.

...

Si Judik s’intéressait particulièrement aux Mongols qui avaient décimé les nations immobiles, c’est parce qu’il voyait dans leur cruauté un réflexe de défense, le sursaut exacerbé d’un instinct de survie. Faire tomber les murailles érigées par les sédentaires, rouvrir la Terre à la libre mouvance, l’émanciper des corrupteurs qui empierraient son sol, dévastaient ses sylves, souillaient ses fleuves et la parcellisaient, telle était leur obsession. L’épopée de Gengis Khan représentait la plus puissante réaction des animistes et nomades, héritiers des valeurs premières, face aux civilisations matérialistes qui niaient la divinité de la Terre ; le choc crucial des héritiers de l’ère paléolithique et des rejetons de la révolution néolithique, persuadés d’être les maîtres du sol. Les Mongols gagnèrent cette guerre essentielle, mais ne poursuivirent pas jusqu’au bout leur terrible dessein et perdirent la paix en oubliant leurs objectifs premiers.

Gengis Khan était un chef de bergers, qui est parvenu à dominer le monde avec ses hordes de cavaliers.

- Pourquoi ses descendants ne le dominent-ils plus ?

- Parce que les nomades ne font pas de projets à long terme. Partout où ils vont, ils ne font que passer, et sont en permanence soucieux des humeurs de la Terre, tandis que les sédentaires qui n’en ont rien à faire s’incrustent, grignotent, gagnent sans cesse du terrain, et quand le rapport de forces bascule en leur faveur, ils se répandent partout. Les derniers héritiers de l’empire mouvant n’avaient plus la rudesse de l’aïeul. Ils furent chassés de leur trône et durent se replier sur leur territoire historique, dont il ne reste aujourd’hui plus grand-chose.

...

Même si l’humanité évolue en pleine déraison, il est impératif de ne pas la priver de mémoire. Les hommes ne sont pas tous semblables, et certains peut-être trouveront dans les écrits de ceux qui ont aimé ces peuples des origines une raison de lutter contre la soif de pouvoir et d’argent.

Partout c’est le pillage. Les taïgas, les toundras, les jungles sont en passe de disparaître. Des milliers d’espèces animales et végétales, des peuples animistes entiers, héritiers directs des premiers hommes, s’éteignent ou se corrompent sous nos yeux chaque jour. La simple raison devrait conduire les nations à stopper immédiatement les déboisements forcenés et à ralentir sans tarder leurs pollutions, mais tous les États, sans exception, sont complices. Ceux qui tirent les ficelles s’obstinent, pour des profits immédiats, à ne pas reconnaître qu’ils mènent l’humanité à sa perte. C’est proprement terrifiant.

“- Quel est le déclic qui a tout déclenché et fait que l’homme ne s’est plus contenté de ce que la nature lui offrait ?

- Il se peut que devant un gibier de plus en plus rusé ou rare, nos très lointains ancêtres aient ressenti le besoin d’une évolution technique et se soient diversifiés. Pendant qu’ils chassaient, leurs femmes ont probablement découvert l’agriculture et l’élevage en apprivoisant des animaux sauvages et en faisant pousser des graines autour des campements. Du jour où la production fermière devint plus performante que la cueillette et la chasse, ils se sédentarisèrent et confinèrent leurs ingénieuses compagnes, qui avaient patiemment inventé l’agriculture, aux tâches subalternes. À partir de là, on entre dans l’histoire. Ce n’est plus la terre qui gouverne l’homme, c’est l’inverse.

- À moins d’un cataclysme à l’échelle du monde, ça ne changera plus.

- On pourrait au moins laisser vivre à leur guise ces petits peuples rescapés des premiers temps. Ce n’est pas trop demander. L’humanité ne sait déjà pas où elle va. Quand elle ne saura plus d’où elle vient, elle n’aura plus aucun repère. Comment la secouer, comment faire comprendre aux gens que leurs millions de voitures endommagent chaque jour gravement l’atmosphère, et que s’il n’y a plus de forêts pour la recycler, ils mourront d’asphyxie ?

Chez les Penan, comme chez les Boloven, le mot merci n’existe pas : tout est si équitablement partagé qu’aucun d’eux n’a de merci à dire à personne. La Terre est la seule vis-à-vis de laquelle ils se sentent redevables, elle qui leur accorde le droit d’exister.

“Mais quel étrange bruit font dans le crépuscule, ces chênes qu’on abat, pour le bûcher d’Hercule.” Hugo.

Hercule, c’est l’Occident, le japon, la Chine, la Russie, et tous les pays qui les suivent. Hercule, ce sont ces hommes de la pierre et du fer qui ne cessent de croître au détriment des autres espèces et qui sont devenus en quelques siècles à peine une colossale multitude. Le bûcher, c’est la demande gloutonne d'énergie que ce demi-dieu gaspille pour se repaître et grossir encore plus. Viendra l’heure où ayant totalement détruit la biosphère, il s’apercevra qu’il lui faut mourir à son tour. Il n’est qu’un demi-dieu qui dépend exclusivement des ressources de la terre ! Sa peur sera incommensurable !

L’homme ne renaîtra pas forcément de ses cendres, l’intelligence si. Nous étions le produit achevé d’un environnement donné. Celui-ci a changé à cause de nos souillures. Le miracle teilhardien de l’homme épicentre de l’univers était une idée alléchante. J’y ai cru parce que, comme lui, je pensais que la sagesse finirait par triompher. Les sédentaires ont façonné la surface du globe selon leurs besoins qui se sont révélés sans limite. Ils en tirent le maximum, obèrent ses possibilités de recyclage. Si l’homo sapiens disparaît un jour de notre planète, celle-ci retrouvera, j’en suis convaincu, sa créativité première. Sur les ruines qu’il aura laissées, la vie rejaillira, et au bout de la chaîne, la pensée refleurira comme la première fois. La Grande Mère échaudée ne commettra peut-être pas la même erreur, et limitera les capacités de nuisance de ceux qui en seront les dépositaires.

Un jour viendra où l’idée de créer des musées de la biodiversité, des réserves de biotope, ne fera plus sourire.

La fin de la guerre du Vietnam était prémonitoire. Elle annonçait, au pire de la crispation idéologique mondiale, la disparition de ce type de conflit et la prééminence prochaine du pouvoir financier sur le politique, un pouvoir qui ne s’embarrasse, lui, d’aucun principe moral et exploite sans l’ombre d’un discernement toutes les ressources terrestres et humaines.

Jean Bertolino. "Chaman" . 2002.

Elisée Reclus : “L’homme n’est rien d’autre que la nature prenant conscience d’elle-même”.

Maud Sejournan. "Le cerce de vie" :

“Le monde est ce que nous croyons qu’il est.” C’est le postulat du chamanisme polynésien Huna. Si l’on vit avec l’idée permanente que le monde est hostile, il y a des chances pour que l’on perçoive en permanence des agressions venant de partout et que l’on en devienne la victime. Si l’on a par contre l’idée qu’il y a toujours une solution à tout, les idées viendront toujours à bout des problèmes quels qu’ils soient.

"Chaman" Jean Bertolino.
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