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Noam Chomsky, anarchiste pacifiste.

30 Avril 2014, 06:41am

Publié par pam

Le Monde Diplomatique.

Haro sur un imprécateur

La mauvaise réputation deNoam Chomsky

Telle qu’elle est relayée par les grands médias, la vie intellectuelle française suscite parfois la consternation à l’étranger : phrases extraites de leur contexte, indignations prévisibles, « polémiques » de pacotille, intellectuels de télévision qui prennent la pose à l’affût du mot trop rapide qui servira de pâture à leurs éditoriaux indignés. En France, NoamChomsky a été l’objet de campagnes de disqualification d’autant plus vives et régulières qu’il a su détailler, calmement, l’imposture d’un discours à géométrie variable sur les « droits de l’homme », lequel, souvent, couvrait les forfaits de l’Occident.

par Jean Bricmont, avril 2001

Le New York Times, qui n’aime guère Noam Chomsky (c’est réciproque), admet néanmoins qu’il compte au nombre des plus grands intellectuels vivants. En dehors des départements de linguistique, et des colonnes du Monde diplomatique, il reste néanmoins ignoré en France.

Quand son nom est évoqué, c’est trop souvent pour y associer ceux de Robert Faurisson ou de Pol Pot. Chomsky serait l’archétype de l’intellectuel passant son temps à minimiser ou à nier divers génocides dont l’évocation risquerait de servir l’impérialisme occidental. Il n’a d’ailleurs trouvé qu’un éditeur marginal, Spartacus, pour publier en 1984 ses Réponses inédites à mes détracteurs parisiens, compilation de lettres et d’un entretien, non publiés ou de façon tronquée et adressés à des journaux comme Le Monde, Le Matin de Paris, Les Nouvelles littéraires, pour répondre, entre autres, à des attaques de Jacques Attali et de Bernard-Henri Lévy. D’où l’importance de la publication récente de certains de ses textes (1).

Pendant la guerre du Vietnam, les écrits de Chomsky jouissaient d’une certaine audience en France. Mais, déjà à l’époque, un malentendu implicite commençait à poindre. Dans les mouvements anti-impérialistes dominait une mentalité de « prise de parti ». Il fallait choisir son camp : pour l’Occident ou pour les révolutions du tiers-monde. Une telle attitude est étrangère à Chomsky, rationaliste au sens classique du terme. Non pas qu’il se place « au-dessus de la mêlée » - rares sont les intellectuels plus engagés que lui -, mais son engagement est fondé sur des principes comme la vérité et la justice, et non sur le soutien à un camp historique et social, quel qu’il soit.

Son opposition à la guerre ne découlait pas du pronostic que la révolution vietnamienne offrirait un avenir radieux aux peuples d’Indochine, mais de l’observation que l’agression américaine serait catastrophique parce que, loin d’être motivée par la défense de la démocratie, elle visait à empêcher toute forme de développement indépendant en Indochine et dans le tiers-monde.

Dénoncer l’idéologie de l’Occident

Rigoureux, les écrits de Chomsky offraient aux opposants à la guerre du Vietnam des outils intellectuels précieux ; la différence d’optique entre lui et ses partisans en France pouvait alors passer pour secondaire. La contre-offensive politique et idéologique se déclencha quand, à partir de 1975, des boat people se mirent à fuir le Vietnam et, plus encore, lorsque les Khmers rouges commirent leurs massacres. Un mécanisme de culpabilisation de ceux qui s’étaient opposés à la guerre occidentale, et plus généralement à l’impérialisme, permit de leur imputer la responsabilité de ces événements. Mais, comme le fait remarquerChomsky, reprocher à des adversaires de l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979 les atrocités commises par les rebelles afghans depuis le retrait des troupes soviétiques ne serait pas moins absurde : s’opposant à l’invasion, ils avaient voulu empêcher une catastrophe dont portent la responsabilité ceux qui l’ont décidée, pas leurs adversaires. Presque banal, un argument de ce type est quasiment inaudible dans le camp occidental.

En France, la mentalité de camp avait conduit nombre d’opposants aux guerres coloniales à se bercer d’illusions sur la possibilité de « lendemains qui chantent » dans les sociétés décolonisées. Cela a rendu la culpabilisation d’autant plus efficace que la fin de la guerre du Vietnam coïncida avec le grand tournant de l’intelligentsia française, qui allait amener celle-ci à s’écarter du marxisme et des révolutions du tiers-monde et, peu à peu, avec le mouvement des « nouveaux philosophes », à adopter des positions favorables à la politique occidentale au Tchad et au Nicaragua. Une bonne partie des intellectuels français, surtout ceux de la « génération 68 », d’abord passive dans la lutte contre les euro-missiles (1982-1983), devint franchement belliciste au moment de la guerre du Golfe puis lors de l’intervention de l’OTAN au Kosovo.

N’ayant jamais eu d’illusions à perdre, Noam Chomsky n’avait aucun combat à renier. Il demeura donc à la pointe de la lutte contre les interventions militaires et les embargos qui, de l’Amérique centrale à l’Irak, ont provoqué des centaines de milliers de victimes. Mais pour ceux qui avaient opéré le grand tournant, Chomsky devenait un anachronisme bizarre et dangereux. Comment pouvait-il ne pas avoir compris que le bon camp était devenu celui de l’Occident, des « droits de l’homme » ? Et le mauvais, celui de la « barbarie à visage humain », pays socialistes et dictatures post-coloniales mêlées ?

L’étude de sa démarche intellectuelle permet de répondre. Une bonne partie de l’œuvre de Chomsky est consacrée à l’analyse des mécanismes idéologiques des sociétés occidentales. Quand un historien étudie l’Empire romain, il essaie de relier les actions des dirigeants de l’époque à leurs intérêts économiques et politiques, ou du moins à la perception que ceux-ci en ont. Au lieu de s’en tenir aux seules intentions avouées des dirigeants, l’historien met au jour la structure « cachée » de la société (relations de pouvoir, contraintes institutionnelles) pour décrypter le discours officiel. Cette démarche est tellement naturelle qu’il ne faut même pas la justifier. On l’applique à des sociétés comme l’Union soviétique hier, la Chine et l’Iran aujourd’hui. Nul expert sérieux n’expliquerait le comportement des dirigeants de ces pays en privilégiant les motivations que ceux-ci mettent en avant pour justifier leurs actions.

Cette attitude méthodologique générale change du tout au tout quand il s’agit des sociétés occidentales. Il devient alors quasi obligatoire d’accepter que les intentions proclamées de leurs gouvernants constituent les ressorts de leurs actions. On peut douter de leur capacité à atteindre leurs objectifs, de leur intelligence. Mais mettre en cause la pureté de leurs motivations, chercher à expliquer leurs actions par les contraintes que des acteurs plus puissants feraient peser sur eux revient souvent à s’exclure du discours « respectable ».

Ainsi, lors de la guerre du Kosovo, on a pu discuter des moyens et de la stratégie mis en œuvre par l’OTAN, mais pas l’idée qu’il s’agissait d’une guerre humanitaire. On a critiqué les moyens utilisés par les Etats-Unis en Amérique centrale dans les années 1980, mais rarement douté qu’ils voulaient protéger ces pays de la menace soviétique ou cubaine. L’argument qui motive ce curieux dualisme dans l’approche des phénomènes politiques est que nos sociétés sont « réellement différentes », à la fois des sociétés passées et des pays comme l’URSS ou la Chine, parce que nos gouvernements seraient « réellement » soucieux des droits de la personne ou de la démocratie.

Mais le fait que les principes démocratiques soient souvent mieux respectés « chez nous » qu’ailleurs n’empêche nullement d’évaluer empiriquement la thèse de la singularité occidentale. On peut y parvenir en comparant deux tragédies (guerre, famine, attentat, etc.) plus ou moins semblables et en observant la réaction de nos gouvernements et de nos médias. Or, quand la responsabilité de ces situations est imputable à nos ennemis, l’indignation est générale et la présentation dépourvue de la moindre indulgence. En revanche, si la responsabilité des gouvernements occidentaux ou de leurs alliés est engagée, les horreurs sont souvent minimisées. Pourtant, si les actions de nos gouvernements étaient réellement motivées par les intentions altruistes qu’ils proclament, ils devraient d’abord agir sur les tragédies dont ils sont responsables, au lieu de donner la priorité à celles qu’ils peuvent attribuer à leurs ennemis. Constater que c’est presque toujours l’inverse qui se produit oblige à retenir l’accusation d’hypocrisie. Une bonne partie de l’œuvre de Chomsky est consacrée à des comparaisons de ce genre (2).

Dans le cas de l’Indochine et du Cambodge en particulier, les écrits deChomsky, souvent présentés comme une « défense de Pol Pot », ont cherché à comparer les réactions des gouvernements et des médias occidentaux face à deux atrocités presque simultanées : les massacres commis par les Khmers rouges au Cambodge et ceux des Indonésiens au moment de l’invasion du Timor-Oriental.

Concernant le Cambodge, l’indignation fut vive - autant qu’hypocrite (3). En revanche, au moment de l’action militaire indonésienne, les médias et les intellectuels « médiatiques » observèrent un silence presque complet alors même que les Etats-Unis et leurs alliés, dont la France, livraient à l’Indonésie des armes en sachant qu’elles seraient utilisées au Timor (4). Dresser la longue liste des non-indignations de ce type obligerait à revenir sur la Turquie et les Kurdes, Israël et les Palestiniens, sans oublier l’Irak, où, au nom du droit international, on laisse des centaines de milliers de personnes mourir à petit feu.

En se livrant à ce genre de comparaisons, Chomsky a pris le contre-pied de la mentalité de parti particulièrement accusée depuis le grand tournant : puisque le Bien (l’Occident et ses alliés) affrontait le Mal (les nationalismes du tiers-monde et les pays dits socialistes), l’analogie fut interdite. Or Chomsky fit pire. Refusant la duplicité qu’il reproche à nos gouvernants et à nos médias, il a toujours estimé qu’il devait d’aborddénoncer les crimes des gouvernements sur lesquels il pouvait espérer agir, c’est-à-dire les nôtres.

Même s’il n’entrait dans sa démarche nulle illusion sur les régimes « révolutionnaires » ou absolution des crimes commis par les « autres », il était presque inévitable que ceux-là mêmes qui avaient entretenu de telles illusions et accepté de telles absolutions l’accuseraient de tomber dans leurs travers. On peut comprendre la réaction d’une partie de l’intelligentsia française, soucieuse de brûler ce qu’elle a adoré et d’adorer ce qu’elle a brûlé et naturellement désireuse de se venger sur le dos des autres des erreurs qu’elle a autrefois commises. Parfois,Chomsky en a été plus agacé qu’amusé.

Il faut à présent aborder l’« affaire Faurisson », qui alimente les attaques françaises les plus virulentes contre Chomsky. Professeur de littérature à l’université de Lyon, Robert Faurisson fut suspendu de ses fonctions à la fin des années 1970 et poursuivi parce qu’il avait, entre autres, nié l’existence des chambres à gaz pendant la seconde guerre mondiale. Une pétition pour défendre sa liberté d’expression fut signée par plus de cinq cents personnes, dont Chomsky. Pour répondre aux réactions violentes que suscita son geste, Chomsky rédigea alors un petit texte dans lequel il expliquait que reconnaître à une personne le droit d’exprimer ses opinions ne revenait nullement à les partager. Elémentaire aux Etats-Unis, cette distinction parut difficilement compréhensible en France.

Mais Chomsky commit une erreur, la seule dans cette affaire. Il donna son texte à un ami d’alors, Serge Thion, en lui permettant de l’utiliser à sa guise. Or Thion le fit paraître, comme « avis », au début du mémoire publié pour défendre Faurisson. Chomsky n’a cessé de rappeler qu’il n’avait jamais eu l’intention de voir publier son texte à cet endroit et qu’il chercha, mais trop tard, à l’empêcher (5).

Condamner Chomsky dans cette affaire impose, au minimum, de dire ce que l’on réprouve exactement : une erreur tactique ou le principe même de la défense inconditionnelle de la liberté d’expression ? Dans le second cas, il faut alors indiquer que la France ne possède pas, en matière d’expression d’opinions, la tradition libertaire des Etats-Unis. Là-bas, la position de Chomsky ne choque presque personne. Parfois comparée à la Ligue des droits de l’homme, l’American Civil Liberties Union, dans laquelle militent de nombreux antifascistes, porte ainsi plainte devant les tribunaux si on interdit au Ku Klux Klan ou à des groupuscules nazis de manifester, fût-ce en uniforme, dans des quartiers à majorité noire ou juive (6). Le débat à ce propos oppose donc deux traditions politiques différentes, l’une dominante en France, l’autre aux Etats-Unis, et pas un Noam Chomsky, représentant d’une ultra-gauche dévoyée, face à une France républicaine.

Dans un monde où des cohortes d’intellectuels disciplinés et de médias asservis servent de prêtrise séculière aux puissants, lire Chomskyreprésente un acte d’autodéfense. Il peut permettre d’éviter les fausses évidences et les indignations sélectives du discours dominant. Mais il enseigne aussi que, pour changer le monde, on doit le comprendre de façon objective et qu’il y a une grande différence entre romantisme révolutionnaire - lequel fait parfois plus de tort que de bien - et critique sociale simultanément radicale et rationnelle. Après des années de désespoir et de résignation, une contestation globale du système capitaliste semble renaître. Elle ne peut que tirer avantage de la combinaison de lucidité, de courage et d’optimisme qui marque l’œuvre et la vie de Noam Chomsky.

Jean Bricmont

Professeur de physique à l’université de Louvain (Belgique).

Noam Chomsky.

Noam Chomsky, anarchiste pacifiste.

« Un vrai système d’éducation donnerait des cours
d’autodéfense intellectuelle
. »[Noam Chomsky]

« Quand j’ai commencé à lire Chomsky, je me suis dit que son déploiement d’arguments, leur quantité, leur implacabilité, étaient un peu, comment dire, insensés. Un quart des arguments qu’il avait amassés auraient suffi à me convaincre. J’avais l’habitude de me demander pourquoi il devait travailler tant. Mais maintenant, je comprends que l’amplitude et l’intensité du travail de Chomsky sont un baromètre de l’amplitude, de l’étendue et de l’implacabilité de la machine de propagande à laquelle il fait face. »
[Arundhati Roy, The Hindu, 2003]

[2013] Chomsky: “Comment pouvons-nous nous défendre des multinationales et des forces impérialistes qui menacent notre existence?”

Publié le 15 avril 2014 by Noam-Chomsky.fr

Par Noam Chomsky

Avec les tragédies déchirantes qui se déroulent sous nos yeux, et des catastrophes peut-être encore pires à venir, il peut sembler déplacé, voire cruel, de détourner l’attention vers d’autres perspectives qui, bien qu’abstraites et incertaines, pourraient offrir un chemin vers un monde meilleur – et pas dans un avenir lointain.

J’ai visité le Liban plusieurs fois et j’ai été témoin de moments de grand espoir et de désespoir, qui ont été marqués par une remarquable détermination du peuple libanais à les surmonter et à aller de l’avant.

La première fois que je l’ai visité – si le mot est juste – il y a exactement 60 ans, presque jour pour jour, ma femme et moi étions en randonnée dans le nord de la Galilée, un soir, quand une jeep nous a abordés et quelqu’un nous a demandé de revenir en arrière : nous étions dans le mauvais pays. Nous avions franchi la frontière par inadvertance, alors non indiquée – maintenant, je suppose, hérissée d’armes.

Un événement mineur, mais riche d’enseignements : la légitimité des frontières – et donc des Etats – est, au mieux, soumise à conditions et temporaire.

Presque toutes les frontières ont été imposées et maintenues par la violence, et sont relativement arbitraires. La frontière libano-israélienne a été établie, il y a un siècle, par les accords Sykes-Picot, divisant l’ancien empire ottoman dans l’intérêt des puissances impériales britannique et française, sans aucune préoccupation pour les populations qui y vivaient, ni même pour les réalités géographiques du terrain. La frontière n’a pas de sens, c’est pourquoi il est si facile de la franchir sans s’en apercevoir.

En examinant la plupart des guerres qui déchirent le monde, il est clair que beaucoup sont les résidus de crimes impérialistes dans la mesure où elles découlent de frontières dessinées par les grandes puissances en dépit de tout bon sens autre que leurs seuls intérêts.

Par exemple, les Pachtounes n’ont jamais accepté la légitimité de la ligne Durand, établie par la Grande-Bretagne pour séparer le Pakistan de l’Afghanistan ; aucun gouvernement afghan ne l’a non plus jamais acceptée. Il est dans l’intérêt des puissances impérialistes d’aujourd’hui que les Pachtounes qui franchissent la Ligne Durand soient appelés «terroristes», afin que leurs maisons puissent être soumises aux attaques meurtrières des drones américains et des forces spéciales.

Peu de frontières dans le monde sont aussi lourdement gardées par une technologie sophistiquée et soumises à une rhétorique passionnée que celle qui sépare le Mexique des États-Unis, deux pays ayant des relations diplomatiques amicales.

Cette frontière résulte de l’agression américaine au 19e siècle. Mais elle est restée assez ouverte jusqu’en 1994, date à laquelle le président Bill Clinton a lancé l’Opération “Gatekeeper”, entraînant sa militarisation.

Avant cela, les gens franchissaient régulièrement la frontière pour aller voir leurs parents et amis. Il est probable que l’Opération “Gatekeeper” a été motivée par un autre événement intervenu en 1994 : la mise en œuvre de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), qui est un terme impropre, en raison des mots «libre-échange».

Sans doute, l’administration Clinton a compris que les agriculteurs mexicains, aussi efficaces soient-ils, ne pourraient pas rivaliser avec l’agrobusiness américain fortement subventionné, de même que les entreprises mexicaines avec les multinationales américaines qui, grâce à cet accord et à la clause de “traitement national”, pourraient largement pénétrer le marché mexicain. Cet accord conduisait presque inévitablement à un afflux d’immigrants mexicains à travers la frontière.

Certaines frontières s’érodent avec les haines et les conflits cruels qu’elles symbolisent et rappellent. Le cas le plus spectaculaire est l’Europe. Pendant des siècles, l’Europe a été la région la plus brutale dans le monde, déchirée par des guerres atroces et destructrices. L’Europe a développé la technologie et la culture de guerre qui lui a permis de conquérir le monde. Après un dernier sursaut de barbarie indescriptible, la destruction mutuelle a cessé à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Les chercheurs attribuent ce résultat à la thèse de la paix démocratique – une démocratie hésitant à faire la guerre à une autre démocratie. Mais les Européens peuvent aussi avoir compris qu’ils avaient développé des capacités de destruction telles que la prochaine fois qu’ils joueront à leur jeu favori, ce sera la dernière.

L’intégration plus étroite qui s’est développée depuis lors n’est pas sans graves problèmes, mais il y a une grande amélioration par rapport à ce qui est arrivé avant.

Un résultat similaire ne serait pas sans précédent pour le Moyen-Orient, qui jusqu’à récemment était essentiellement sans frontière. Et les frontières sont en train de s’effriter, bien que d’une manière terrible.

Le plongeon suicidaire apparemment inexorable de la Syrie déchire ce pays. Patrick Cockburn, ancien correspondant au Moyen-Orient, qui travaille maintenant pour “The Independent”, prédit que la conflagration et son impact régional pourrait conduire à la fin du régime des accords Sykes-Picot.

La guerre civile syrienne a ravivé le conflit entre Sunnites et Chiites qui était l’une des conséquences les plus terribles de l’invasion américano-britannique de l’Irak, il y a 10 ans.

Les régions kurdes d’Irak et maintenant de Syrie se dirigent vers l’autonomie se rapprochent. De nombreux analystes prédisent maintenant qu’un Etat kurde pourrait voir le jour avant un Etat palestinien.

Si jamais la Palestine gagne son indépendance dans les termes du consensus international écrasant, il est probable que ses frontières avec Israël s’éroderont à travers les échanges commerciaux et culturels réguliers, comme cela s’est produit dans le passé lors de périodes de calme relatif.

Cette évolution pourrait être une étape vers une intégration régionale plus étroite, et peut-être la disparition progressive de la frontière artificielle divisant la Galilée entre Israël et le Liban ; alors les randonneurs et d’autres pourraient passer librement où ma femme et moi étions il y a 60 ans.

Une telle évolution me paraît offrir le seul espoir réaliste pour une résolution de la situation des réfugiés palestiniens, qui n’est que l’une des catastrophes humanitaires qui tourmentent la région depuis l’invasion de l’Irak et la descente en enfer de la Syrie.

L’effacement des frontières et ces remises en questions de la légitimité des Etats mettent en avant de sérieuses questions quant à la possession de la Terre : qui est propriétaire de l’atmosphère globale polluée par les gaz à effet de serre qui viennent d’atteindre un seuil particulièrement périlleux, comme nous l’avons appris au mois de mai?

Ou pour reprendre l’expression utilisée par les populations autochtones dans une grande partie du monde, qui va défendre la Terre ? Qui va mettre en avant les droits de la nature? Qui va adopter le rôle d’intendant des biens communs, notre possession collective ?

Que la Terre ait maintenant désespérément besoin d’être défendue de la catastrophe écologique imminente est certainement évident pour toute personne raisonnable et instruite. Les différentes réactions à la crise sont la caractéristique la plus remarquable de l’actuelle période historique.

À l’avant-garde de la défense de la nature sont ceux qui sont souvent appelés «primitifs» : les membres de groupes indigènes et tribaux, comme les premières nations au Canada ou les Aborigènes en Australie – les vestiges de peuples qui ont survécu aux assauts impérialistes. A la pointe de l’attaque contre la nature sont ceux qui s’appellent eux-mêmes les plus avancés et civilisés : les pays les plus riches et les plus puissants.

La lutte pour défendre le bien commun prend de nombreuses formes. A petit niveau, elle se déroule en ce moment-même sur la place Taksim en Turquie, où des hommes et femmes courageux tentent de protéger de la destruction l’un des derniers vestiges des biens collectifs d’Istanbul. Ce trésor antique est en effet menacé par la commercialisation, l’embourgeoisement et un régime autocratique.

Les défenseurs de la place Taksim sont à l’avant-garde d’une lutte mondiale pour préserver les biens communs de l’anéantissement – une lutte dans laquelle nous devons tous participer, avec dévouement et détermination, si nous voulons avoir quelque espoir de survie décente sur une planète qui n’a pas de frontières. Elle est notre bien commun, à défendre ou à détruire.

© Noam Chomsky

Traduit par DiaCrisis pour www.noam-chomsky.fr

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