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Le grand saut vers la liberté...

8 Juillet 2014, 05:34am

Publié par pam

On continue avec Matthieu Ricard, extraits de "Plaidoyer pour le bonheur".

Chapitre XI - LE GRAND SAUT VERS LA LIBERTÉ.

“Quel soulagement pour le porteur qui a longtemps marché dans le monde de la souffrance que de poser à terre son lourd et inutile fardeau.” Longchen Radbjam.

Être libre, c’est être maître de soi-même. Pour beaucoup, cette maîtrise concerne la liberté d’action, de mouvement et d’opinion, l’occasion de réaliser les buts qu’on s’est fixés : ainsi, on situe la liberté à l’extérieur de soi, sans prendre conscience de la tyrannie des pensées. En Occident, la conception répandue consiste à penser qu’être libre revient à pouvoir faire tout ce que l’on veut, réaliser nos caprices. Cette liberté anarchique, qui a pour seul but l’accomplissement immédiat des désirs, apportera-t-elle le bonheur ? La spontanéité est une qualité précieuse à condition de ne pas la confondre avec l’agitation mentale. Laisser entrer dans notre esprit désir, jalousie, orgueil, ressentiment, nous impose un univers carcéral en expansion continue, oblitérant toute joie de vivre. La liberté intérieure, bien plus essentielle, c’est d’abord l’affranchissement de la dictature du moi, du mien, de l’avoir envahissant. Savoir trouver l’essentiel et ne plus s’inquiéter de l’accessoire entraîne un profond sentiment de contentement. Être libre revient donc à s’émanciper de la contrainte des afflictions qui dominent l’esprit et l’obscurcissent, c’est prendre sa vie en main, ne pas lâcher la barre vers la destination choisie.

Les méandres de l’irrésolution.

L’irrésolution peut s’opposer à tout accomplissement. L’attente et l’appréhension qui nous déchirent sont bien souvent l’expression d’une insécurité profonde devant un avenir peuplé d’espoirs et de craintes. L’irrésolution et l’immobilisme qu’elle engendre constituent ainsi un obstacle majeur à la quête du bonheur. Hésitation paralysante, rumination anxieuse. À force d’être préoccupé par soi-même, on se retrouve constamment écartelé entre l’espoir et la peur, qui monopolisent l’esprit et obscurcissent le jugement. Moins obsédé par soi, on examine plus objectivement les tenants et aboutissants d’une situation, on prend des décisions et on s’y tient. Quand le choix est difficile, conserver un certain détachement à l’égard des événements à venir permet de trancher sans rester figé dans l’irrésolution et la peur.

Le sage agit peu mais une fois qu’il a décidé de l’action, sa résolution est comme une parole gravée dans le roc.

Cette liberté permet d’être ouvert et patient avec les autres, tout en restant ferme quant à l’orientation que l’on a choisi de donner à son existence.

De même, l’angoisse que certains ressentent ne vient-elle pas d’un manque de direction dans leur vie, de ne pas avoir pris conscience du potentiel de transformation qui est en eux ?

Prendre conscience que l’on n’est ni parfait ni totalement heureux n’est pas une faiblesse. C’est un constat très sain qui n’a rien à voir avec le manque de confiance en soi, l’apitoiement sur son sort ou une vision pessimiste de la vie. Une telle prise de conscience conduit à une nouvelle appréciation des priorités de l’existence, à un sursaut d’énergie que, dans le bouddhisme, on appelle renoncement, mot souvent mal compris et qui exprime en réalité un profond désir de liberté.

Le paradoxe du renoncement.

Pour beaucoup, l’idée du renoncement, et du non-attachement, évoquent l’ascèse et la discipline. Une série d’injonctions, d’interdits qui restreignent la liberté de jouir.

Pourtant, le renoncement fait que les préoccupations sans fin qui oppressaient l’esprit s’évanouissent, laissant s’exprimer le potentiel de la liberté intérieure. Posons notre sac à terre et faisons le tri pour alléger le fardeau.

Renoncer n’est pas se priver de ce qui nous procure joie et bonheur mais mettre fin à ce qui nous cause tant de tourments. C’est décider de sortir du trou, s’affranchir de toute dépendance à l’égard des causes mêmes du mal-être. Il est plus facile de se leurrer parce qu’on ne veut pas se donner le temps ni la peine d’analyser les causes de sa souffrance. Il faut se demander ce qui nous rend vraiment heureux, et constater que certains aspects de sa vie ne méritent pas qu’on s’y accroche. Abandonner le superflu, ne pas perdre sa vie à la gagner, éviter ce qui n’est pas indispensable matériellement...

Tchouang-tseu : “Celui qui a pénétré le sens de la vie ne se donne plus de peine pour ce qui ne contribue pas à la vie.”

Désenchantement à l’égard des préoccupations les plus vaines de la vie qui font perdre temps, argent, énergie et n’apportent que satisfactions mineures et éphémères.

Libre du passé, libre de l’avenir.

À quoi bon se tourmenter pour ce qui n’existe plus et ce qui n’existe pas encore ?

La liberté intérieure permet de savourer la simplicité limpide du moment présent. Elle permet d’accepter les choses avec sérénité sans pour autant tomber dans la passivité ou la faiblesse. Une manière d’utiliser toutes les circonstances de la vie, d’éviter d’être distrait ou arrogant lorsque tout va bien, puis déprimé lorsque les circonstances se font contraires.

L’intelligence du renoncement.

Le renoncement n’est pas frustration mais façon sensée de prendre sa vie en main. Ce n’est pas fuir un monde ingérable mais se désintéresser de préoccupations futiles parce qu’on en voit les inconvénients. Le renoncement doit être un acte libérateur, pas une contrainte déchirante. Ne rien rejeter mais tout simplifier.

Le baume de la simplicité.

Notre vie se perd dans des détails, simplifions ! Simplifions nos actes, nos pensées, nos paroles pour nous débarrasser du superflu. Les conversations ordinaires sont des échos d’échos. Prendre conscience de la parole juste, de la valeur du temps, éviter commérages et mensonges. La simplicité de l’esprit s’accompagne de lucidité.

Comte-Sponville : “Le simple vit comme il respire, sans plus d’efforts ni de gloire, sans plus d’effets ni de honte. La simplicité n’est pas une vertu qui s’ajouterait à l’existence. C’est l’existence même, en tant que rien ne s’y ajoute... Sans autre richesse que tout. Sans autre trésor que rien. Simplicité est liberté, légèreté, transparence. Simple comme l’air, libre comme l’air... Le simple ne prend ni au sérieux ni au tragique. Il suit son bonhomme de chemin, le cœur léger, l’âme en paix, sans but, sans nostalgie, sans impatience. Le monde est son royaume, qui lui suffit. Le présent est son éternité, qui le comble. Il n’a rien à prouver, puisqu’il ne veut rien paraître. Ni rien à chercher puisque tout est là. Quoi de plus simple, de plus léger que la simplicité ? C’est la vertu des sages, et la sagesse des saints.”

Libre pour les autres.

La liberté comme source de bonheur, de plénitude durable, est intimement liée à l’altruisme. À quoi bon une liberté qui ne profite qu’à soi ?

Pour que l’intelligence serve à des fins altruistes, il est essentiel qu’elle s’émancipe de l’égoïsme, de l’indifférence et de la cruauté. C’est une condition indispensable à l’accomplissement du bonheur des autres. Et pour mieux aider autrui, il faut commencer par se transformer soi-même. Être libre, c’est donc aussi avoir la faculté de suivre un chemin de transformation intérieure. À cette fin, il faut vaincre non seulement l’adversité extérieure, mais plus encore nos ennemis intimes : paresse, dispersion mentale et toutes les habitudes qui nous détournent sans cesse de la pratique spirituelle ou la diffèrent.

L’aspect austère du chemin spirituel fait place à une satisfaction profonde que les états de dépendance ou de satiété ne peuvent procurer.

Le grand saut vers la liberté...

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