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comprendre l'évolution de la société ?

17 Janvier 2015, 07:08am

Publié par pam

De nouveau de la lecture, trop peut être, alors faites votre choix !

Inutile de dire que si nous ne nous posons pas de questions en ce moment, si nous ne cherchons pas de solutions, si nous ne nous retroussons pas les manches très vite... alors ce sera inutile demain de nous plaindre de l'évolution de notre société, de nos vies...

comprendre l'évolution de la société ?

LE JOUR D’APRÈS

Après l’émotion et la mobilisation, quels défis pour la société française et la défense des libertés dans le monde ?

PAR IVAN DU ROY

 

Difficile de trouver les mots après les événements tragiques des derniers jours et l’immense mobilisation citoyenne. La solidarité, l’émotion collective, la détermination, succèdent à l’horreur. L’agacement aussi parfois, la peur, les amalgames, les hypocrisies, les tentatives de récupération. Face à la complexité de la situation et de ses implications, l’analyse n’est pas simple : nous avons donc choisi quelques thèmes pour tenter de comprendre ce qui se joue ici. Pour tenter d’extraire du sens de cette avalanche de commentaires, d’analyses, d’expressions, de polémiques en devenir. Pour jouer aussi notre rôle de veilleurs, vigilants sur les conséquences de ces événements, sur ce que sera la France, le jour d’après.

 
 
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Une mobilisation inédite, où l’on aura vu la foule applaudir au passage des fourgons de police. Où l’on aura défilé contre le terrorisme, pour la liberté de la presse, la liberté d’expression, en hommage à des journalistes, à des policiers, à la mémoire des victimes d’un crime antisémite. En pensant aussi à tous ceux qui demain devront supporter les conséquences de ces événements. En premier lieu les musulmans, qui, dans le grand bazar des amalgames, sont déjà la cible de plusieurs actes islamophobes un peu partout sur le territoire (lire notre article). Difficile de trouver les mots pour décrire cette mobilisation. Entre émotion face aux événements tragiques et à ce réveil citoyen, et agacement face à un unanimisme construit par nos dirigeants. Entre un événement qui laisse sans voix, et qui suscite pourtant une avalanche de commentaires, le besoin de parler, discuter, échanger, analyser.

Une question est sur toutes les lèvres : « Et demain ? ». Que sera la France, le jour d’après ? Voici quelques mots pour tenter de comprendre. Et pour inviter à la vigilance.

Peur. Une phrase circule, reprise un peu partout. Celle de Fabian Stang, maire d’Oslo, après la tuerie de l’île Utøya perpétrée par le néo-nazi Anders Breivik en 2011, qui a fait 69 morts : « Nous allons punir le coupable. La punition, ce sera plus de générosité, plus de tolérance, plus de démocratie. » Dimanche, dans les mobilisations, un message fort : « Nous n’avons pas peur », la peur ne passera pas. Saurons-nous transformer cela en une exigence de plus de démocratie et de tolérance en France ? Ou verrons-nous une énième loi liberticide être votée au nom de la sécurité nationale et de la lutte contre le terrorisme ?

Terrorisme. Certains comparent cet évènement au 11 septembre 2001, une raison de plus pour s’interroger sur la façon dont les États-Unis ont répondu à cet événement en instaurant le Patriot Act. Évitons de reproduire les mêmes erreurs.

Patrick Viveret, philosophe : « L’extension du terrorisme alimenté par le fanatisme qu’exprime aujourd’hui Daesh est en effet une conséquence directe de la politique conduite par l’administration Bush en réponse aux attentats du 11 septembre. Le désastre de cette politique est patent tant à l’extérieur des États-Unis qu’à l’intérieur. D’un côté c’est le double échec de l’intervention militaire en Afghanistan qui conduit aujourd’hui au retour en force des talibans, et, plus encore, en Irak dont la désagrégation a permis la création d’un État terroriste qui instrumente l’Islam pour habiller ses crimes d’une justification prétendument religieuse.

De l’autre, à l’intérieur, ce sont les atteintes majeures aux libertés organisées par le Patriot Act, les crimes contre l’humanité commis dans les camps de torture organisés par la CIA, les logiques de peur et de repli identitaires qui conduisent aux régressions racistes malgré la présence historique d’un président noir à la maison blanche. Autant dire que ce sont les valeurs fondamentales de l’Amérique qui sont aujourd’hui menacées beaucoup plus efficacement par les conséquences de la politique de Bush que par l’attentat organisé par Ben Laden. Il en serait de même si, par malheur, une France saisie par ce que Wilhem Reich nommait "la peste émotionnelle", se laissait embarquer dans une double logique de guerre extérieure et intérieure, la première alimentant d’autant plus la seconde. » (…) « une logique de peur et de repli identitaire faciliterait encore davantage la lepénisation des esprits. Ce serait pour nos amis de Charlie une seconde mort » [2].

Alors que le gouvernement annonce déjà vouloir étudier de nouvelles mesures législatives, La Quadrature du Net, association de défense des droits et libertés des citoyens sur Internet, avertit : « Depuis 1986 chaque acte terroriste a été suivi d’une loi antiterroriste, lesquelles entraînent systématiquement un recul des libertés fondamentales au prétexte de la sécurité. Aujourd’hui, la dernière loi votée en novembre n’est même pas encore entrée en application que le gouvernement en annonce déjà de nouvelles, sans prendre le moindre temps de réflexion ou de mise à l’épreuve de la réalité, des effets ou de l’efficacité de ces lois. »

Guerre. Si la portée d’un acte terroriste se mesure à la réaction de la victime, par ces mobilisations, nous donnons aussi de la puissance à cet acte. Mais il ne s’agit pas de tomber dans les délires de ceux qui y voient une déclaration de guerre. Ceux qui voudraient nous entrainer sur le terrain de la guerre de civilisation. Ceux qui emploient des formules toute faites pour empêcher de penser, « renvoyant de manière calamiteuse aux déclarations de George Bush et des faucons américains au lendemain du 11-Septembre » (Médiapart). Un attentat perpétré par des fous au nom de la religion, par quelques individus au nom d’une idéologie, ne peut être assimilé à une guerre. « Les frères Kouachi, Coulibaly, comme Merah, ne sont pas plus musulmans qu’islamistes. Ils sont des Français, passés par la délinquance et la case prison avant de s’enfermer dans une radicalisation terroriste habillée de quelques minables oripeaux idéologiques »analysent François Bonnet et Edwy Plenel.

Prisons. Chérif et Saïd Kouachi, Amédy Coulibaly, mais aussi Mohamed Merah – qui a assassiné sept personnes, dont trois enfants de confession juive et trois militaires (dont deux de confession musulmane) –, Mehdi Nemmouche – auteur présumé de l’attaque contre le Musée juif de Belgique qui a tué quatre personnes le 24 mai 2014 à Bruxelles – et Khaled Kelkal – membre du Groupe islamique armé (GIA) algérien et impliqué dans la vague d’attentats qui touche la France en 1995 et fait dix morts (huit victimes lors de l’attentat à la bombe du RER B à Saint-Michel, un imam et son assistant assassinés dans le 18ème arrondissement) et 200 blessés – se sont tous radicalisés en prison, au contact de militants islamistes, après avoir sombré ou flirté avec la petite délinquance.

Cela pose crûment la question du rôle de l’institution carcérale dans la société française. La prison est considérée comme la réponse pénale prioritaire face à la petite délinquance, à ceux qui récidivent. Fin décembre, 67 105 personnes étaient incarcérées en France, dont une sur quatre n’ont pas encore été jugées (17 526 prévenus). Pourquoi est-elle le lieu privilégié de la radicalisation menant à de dramatiques passages à l’acte ? Comment l’éviter ? Comment ouvrir d’autres horizons que cette radicalisation à des jeunes gens condamnés pour des délits de droit commun, alors que les actions de prévention et de luttes contre la récidive, autre que l’emprisonnement, ont été décriées depuis tant d’années ?

Désolidarisation. Le jour même de l’attentat contre Charlie Hebdo, certains enjoignent les Français de confession musulmane à réaffirmer leur attachement aux valeurs de la République. Comment ne pas voir la violence de cette injonction à la désolidarisation ? Comme si, parce qu’on est musulman, on pouvait être a priorisolidaire de cet attentat. Demande-t-on aux Français de confession chrétienne, à tous les Français, de se désolidariser des actes islamophobes perpétrés depuis quelques jours ? Sans compter l’absurdité qu’il y a à renvoyer publiquement des citoyens français à leur islamité, alors qu’on leur demande chaque jour de mettre cette part de leur identité en sourdine, de ne l’exprimer que dans l’intimité. Une telle injonction à la désolidarisation fait bien sûr le jeu de l’extrême droite, mais aussi de l’islamisme, par les amalgames qu’il génère, la souffrance ou l’exaspération légitime qu’il provoque chez ceux qui sont visés, sommés de donner des gages de leur appartenance à la communauté française, de leur citoyenneté.

« Comment les musulmans pourraient-ils se dissocier d’actes auxquels ils ne se sont jamais associés ? Pourquoi les musulmans auraient-ils à se dissocier de leurs bourreaux ? »écrivent des responsables de collectifs et réseaux citoyens des quartiers populaires et de lutte contre les discriminations. Le fait que plusieurs victimes soient de confession musulmane renforce l’absurdité de cette injonction.

« Peut-être que la plupart des musulmans sont pacifiques, mais jusqu’à ce qu’ils reconnaissent et détruisent leur cancer djihadiste, ils doivent être tenus pour responsables », ose affirmer le milliardaire états-unien Rupert Murdoch le 10 janvier sur Twitter. En réponse à ces propos islamophobes, J.K. Rowling, auteur de la série Harry Potter, rétorque : « Je suis née chrétienne. Si cela me rend responsable de ce que dit Murdoch, je m’auto-excommunie. »

Amalgame. Tout cela nourrit l’amalgame. En témoigne la stigmatisation que subissent les jeunes de Seine-Saint-Denis, pointés du doigt lors de quelques perturbations de la minute de silence, organisée le 9 janvier en hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo.

Marie, enseignante en Seine-Saint-Denis : « Les élèves de Seine Saint-Denis n’ont surtout rien demandé. Ils aimeraient bien qu’on leur foute la paix, pour une fois, qu’on arrête de braquer les projecteurs sur eux dès qu’un bas du front islamiste vient dire ou commettre quelque chose d’effroyable.
Pas d’amalgame, dit-on. Sauf qu’on regarde toujours du même côté quand quelque chose ne va pas. On dresse l’inconscient des lecteurs, même les plus intelligents, à créer une association d’idées entre un attentat terroriste et des gamins de Seine Saint-Denis qui ne représentent pas la majorité et qui sont conditionnés par le milieu qui les a vus naître.
Oui, il y a des connards en Seine Saint-Denis. Oui, il y en a qui sont bien contents que Charb se soit pris une balle dans la tête. Non, tous les enfants de Seine Saint-Denis ne sont pas pour ces attentats. Non, tous les enfants de Seine Saint-Denis ne sont pas d’accord avec l’intégrisme islamiste. C’est même le contraire. Certains ont écrit spontanément des plaidoyers pour la liberté d’expression. D’autres ont eu des remarques plus intelligentes que certains adultes. D’autres ont lu « Liberté » de Paul Eluard en sanglotant.
En braquant les caméras et les dictaphones sur une poignée de crétins, on oublie l’intelligence des autres et la sienne. Pendant ce temps-là, des Musulmans et des Musulmanes se font agresser. Des mosquées sont incendiées, taguées, injuriées. »
(Pour mes élèves de Seine Saint-Denis, 10 janvier 2015).

Démocratie. Certains commentateurs soulignent l’importance de continuer à débattre. A dire qu’on peut ne pas être d’accord avec les positions de Charlie, à trouver certaines caricatures malvenues. Car la démocratie, c’est cela : la possibilité de la critique, du débat, de l’engueulade, du désaccord.

Abdelkrim Branine, rédacteur en chef de Beur FM : « Pour la petite minorité de crapules qui disent que Charlie Hebdo a pu mériter ce qui est arrivé, je laisse faire la justice. Ceux qui disent « Je ne suis pas Charlie » le font parfois de façon maladroite, mais il faut les écouter. Il ne faut pas faire de chantage intellectuel et dire comme le président George W. Bush : « Vous êtes avec nous ou contre nous ». Ils veulent simplement dire qu’ils n’étaient pas d’accord avec Charlie Hebdo, sa manière de traiter l’islam et les musulmans. Plus que le fait, réputé sacrilège, de caricaturer le prophète Mahomet, c’est un dessin le montrant avec une bombe dans son turban qui a choqué [en fait un dessin du quotidien danois Jyllands-Posten, republié en 2006]. Il s’apparentait à de l’islamophobie en liant islam et terrorisme. Mais ces désaccords, dans le cas de la tuerie qui a touché Charlie Hebdo, ne comptent pas. Et on n’a pas besoin de dire « Je suis Charlie » pour partager la peine des familles. » [3]

Solidarité internationale. Afghanistan, Algérie, Égypte, Irak, Kurdistan, Mali, Maroc, Palestine, Syrie, Tunisie… Les fronts où la bataille politique se mène contre le totalitarisme islamiste sont nombreux. Des mouvements sociaux y luttent de manière non violente pour les droits et l’émancipation. Et leurs ennemis sont multiples : les groupes armés se réclamant du djihad et de l’islam fondamentaliste mais aussi des dictatures, des régimes autoritaires, des lois répressives, des troupes d’occupation militaire. Il n’y a qu’à constater la périlleuse situation des médias et blogs indépendants du Moyen Orient qui tentent, malgré les risques d’assassinats, d’emprisonnements, de tortures, de châtiments corporels, d’informer – lumières vacillantes en faveur de la liberté d’expression.

Nombre de ces mouvements sont en contact avec des associations et des ONG françaises et européennes. Et ont besoin de leur soutien, comme l’a montré le rôle important qu’a joué l’organisation du Forum social mondial à Tunis en 2013 (lire notamment ici), après le renversement de la dictature Ben Ali, et qui se tiendra à nouveau dans la capitale tunisienne fin mars 2015. Mais ce combat, ces engagements, ces solidarités concrètes ne sont pas suffisamment visibles. Ni la bataille contre le totalitarisme fondamentaliste qui doit être érigé en priorité au même titre que d’autres indispensables combats, y compris sur le sol européen.

Vivre-ensemble. Lorsque l’émotion sera retombée, que les esprits seront un peu apaisés, il faudra prendre le temps de l’analyse de ce qui nous a amenés à ça. Une auto-critique lucide et sans complaisance, le bilan de ces années de démission politique. Pourquoi des gamins paumés aujourd’hui en France se font embrigader ? Pourquoi des jeunes partent faire le djihad en Syrie ? Faire le bilan de ces corps intermédiaires qui se délitent, des associations qui n’ont plus les moyens de faire leur travail sur le terrain. Se demander pourquoi, parfois, nous ne sommes plus capables de penser le vivre-ensemble, de manière sereine. Il ne s’agit pas seulement d’embrigadement religieux, mais aussi comprendre pourquoi tant de jeunes choisissent de se fourvoyer dans des idéologies basées sur la négation de l’autre et le rejet de son humanité, notamment à l’extrême-droite.

Catherine Robert, Isabelle Richer, Valérie Louys et Damien Boussard, professeurs en Seine-Saint-Denis : « Si les crimes perpétrés par ces assassins sont odieux, ce qui est terrible, c’est qu’ils parlent français, avec l’accent des jeunes de banlieue. Ces deux assassins sont comme nos élèves. Le traumatisme, pour nous, c’est aussi d’entendre cette voix, cet accent, ces mots. Voilà ce qui nous a fait nous sentir responsables. Évidemment, pas nous, personnellement : voilà ce que diront nos amis qui admirent notre engagement quotidien. Mais que personne, ici, ne vienne nous dire qu’avec tout ce que nous faisons, nous sommes dédouanés de cette responsabilité. Nous, c’est-à-dire les fonctionnaires d’un État défaillant, nous, les professeurs d’une école qui a laissé ces deux-là et tant d’autres sur le bord du chemin des valeurs républicaines, nous, citoyens français qui passons notre temps à nous plaindre de l’augmentation des impôts, nous contribuables qui profitons des niches fiscales quand nous le pouvons, nous qui avons laissé l’individu l’emporter sur le collectif, nous qui ne faisons pas de politique ou raillons ceux qui en font, etc. : nous sommes responsables de cette situation. Ceux de Charlie Hebdo étaient nos frères : nous les pleurons comme tels. Leurs assassins étaient orphelins, placés en foyer : pupilles de la nation, enfants de France. Nos enfants ont donc tué nos frères. Tragédie. Dans quelque culture que ce soit, cela provoque ce sentiment qui n’est jamais évoqué depuis quelques jours : la honte. » (...)

« Personne, dans les médias, ne dit cette honte. Personne ne semble vouloir en assumer la responsabilité. Celle d’un État qui laisse des imbéciles et des psychotiques croupir en prison et devenir le jouet des pervers manipulateurs, celle d’une école qu’on prive de moyens et de soutien, celle d’une politique de la ville qui parque les esclaves (sans papiers, sans carte d’électeur, sans nom, sans dents) dans des cloaques de banlieue. Celle d’une classe politique qui n’a pas compris que la vertu ne s’enseigne que par l’exemple. »  [4]

Récupérations. Nous ne sommes pas tous Charlie. Certains aimeraient se convaincre qu’ils le sont. En témoigne la présence dans la manifestation dimanche de dictateurs venus défiler au nom de ce qu’ils bafouent chaque jour. Reporters sans frontières « s’indigne de la présence à la “marche républicaine” à Paris de dirigeants de pays dans lesquels les journalistes et les blogueurs sont systématiquement brimés, tels l’Egypte, la Russie, la Turquie, l’Algérie et les Émirats arabes unis. Au classement mondial de la liberté de la presse publié par RSF, ces pays sont respectivement 159e, 148e, 154e, 121e et 118e sur 180 ». Willem, un des dessinateurs de Charlie Hebdo, ironisait dans un journal néerlandais : « Ça me fait bien rien rire. Nous vomissons sur tous ces gens qui, subitement, disent être nos amis. »

Hypocrisie. Le communiqué absurde du ministère des affaires étrangères du Maroc, annonçant sa présence à la manifestation, qui précise : « Au cas où des caricatures du Prophète — prière et salut sur Lui —, seraient représentées pendant cette marche, le ministre des affaires étrangères et de la coopération ou tout autre officiel marocain ne pourraient y participer ». L’Arabie Saoudite, qui dénonce la « couardise » de ces assassinats, alors que débute la flagellation du blogueur libéral Raïf Badawi, condamné à 1000 coups de fouet pour avoir critiqué le clergé wahhabite.

Karim Émile Bitar, directeur de rechercher à l’IRIS : « Il est pour le moins ironique de voir une cinquantaine de chefs d’État, dont une belle brochette de chantres de l’autoritarisme, venir honorer des journalistes issus pour la plupart d’un courant de pensée de la gauche radicale, anarchiste et libertaire, hostile à toutes les formes d’État et d’autorités. Tristement ironique également d’assister depuis quelques jours à ce festival de tartufferies, qui aurait donné la nausée, ou peut-être aussi amusé, les victimes de la tuerie. »

Efforts. Non, tous les médias ne sont pas Charlie. Beaucoup de médias proclament qu’ils n’arrêteront pas le combat. Mais quel combat ? Celui pour la liberté de la presse ? Le combat pour faire vivre des médias indépendants des pouvoirs économiques et politiques ? Comment être à la hauteur de l’insolence de Charlie, de sa liberté de ton, de son irrévérence ? Alors que défilent des millions de personnes pour défendre la liberté de la presse, les médias sauront-ils se saisir de cet attachement renouvelé pour s’interroger, loin de la course au scoop, de la priorité à l’émotion et au spectaculaire, des commentaires stériles sur l’actualité ? Sauront-ils demain être à la hauteur de l’attente aujourd’hui suscitée ? A quoi sert la liberté de la presse si elle est mal utilisée ?

Conscience. Si nous sommes Charlie, citoyens debout pour la défense des libertés, nous ne pouvons rester indifférents à ce qui se joue dans le monde. Notamment au Nigeria, là où les massacres perpétrés par le groupe Boko Haram se sont multipliés ces derniers jours et ont plongé le pays dans l’horreur. Une quinzaine de villages ont été attaqués en quelques jours, « des centaines de corps jonchant le sol »décriventles rares survivants. Si nous sommes Charlie, en conscience, nous ne pouvons pas fermer les yeux. Et faire comme si rien, ici, n’avait changé. Notre indignation, notre colère, notre mobilisation, ne peuvent pas être sélectives.

Agnès Rousseaux et Ivan du Roy

@AgnèsRousseaux
@IvanduRoy

comprendre l'évolution de la société ?

L’enfance misérable des frères Kouachi

ELOÏSE LEBOURG (REPORTERRE)

jeudi 15 janvier 2015

Quelle était l’enfance de Chérif et Saïd Kouachi, les deux hommes qui ont assassiné les journalistes et les policiers à Charlie Hebdo ? Une enfance misérable, de père absent et de mère prostituée, dans un immeuble populaire du 19e arrondissement de Paris. Evelyne les a connus, elle témoigne. Un document exclusif de Reporterre

Elle en rêvait, de son logement social. Elle pose donc meubles, enfants, mari, dans un F4 du 156 rue d’Aubervilliers, à Paris. Avec son CAP de comptabilité, Evelyne s’en va chaque matin travailler tout près de la cité, en plein 19earrondissement. Nous sommes dans les années 1980. La mixité sociale n’est encore qu’une théorie, un concept.

« Ici, nous vivions entre pauvres. Et encore, la plupart des gens, une fois passées quelques années, partaient ailleurs. Le quartier craignait vraiment. Nous avons décidé de rester pour changer notre environnement nous-mêmes, nous les locataires du 156. Nous voulions sauver notre quartier. »

Un enfant comme les autres

Alors, Evelyne crée des associations. L’une d’elles, Jeunes et locataires, voit le jour dans les années 1990. Son but est de sortir les enfants, de leur faire découvrir autre chose « que le ghetto ». Son association est une des rares à traverser le temps, elle existe pendant plus de dix ans. Elle parvient à dégoter quelques subventions, alors elle prend la main des gamins du quartier et les emmène ailleurs. Un goûter dans un parc, une sortie dans un beau quartier de Paris, et même un jour : Eurodisney.

On la prévient, dans la bande des enfants, l’un est particulièrement coquin, voire turbulent. Il s’appelle Chérif. Il se balade toujours avec son grand frère Saïd, plus discret. À croire que le plus petit est l’aîné. Saïd pleurniche tout le temps, et suit toujours son cadet. Evelyne surveille le cadet « comme du lait sur le feu ».

« J’adorais cet enfant. Il suffisait qu’on le cajole, qu’on le prenne dans les bras pour qu’il se calme. Moi, je l’ai trouvé touchant, ébahi comme tous les autres par la bande à Mickey. » Un enfant comme les autres, qui croit en la magie de Disney, et qui se calme dès qu’on l’apaise. « On les emmenait au cinéma, Chérif adorait y aller. »

Mère en détresse

Sa mère n’a pas d’argent pour payer la cantine, et elle n’est pas du genre à demander de l’aide. Evelyne qui aide tout le monde à faire ses papiers, ne l’a jamais vue dans son bureau. On ne sait rien du père, et peut-être même les enfants ont-ils des pères différents. Ils ont toujours vécu ici, nés en 1980 et 1982. Deux des cinq enfants ont déjà été placés ailleurs par les services sociaux, quand Evelyne suit Cherif et Saïd.

Quelques mois après la sortie à Eurodisney, Chérif rentre de l’école comme chaque midi. Accompagné comme toujours de son grand frère, il découvre ce midi-là, en plein milieu de l’appartement, sa maman morte. Morte de quoi ? Elle aurait avalé trop de médicaments. Pour beaucoup, il s’agit d’un suicide.

Finalement, tout le monde connaissait le quotidien de cette mère célibataire. Et les langues des habitants du quartier finissent par se délier. Elle ne parvenait plus à subvenir aux besoins de ses cinq enfants, elle avait fini par faire le trottoir pour arrondir les fins de mois. Elle serait morte, selon la gardienne qui était la seule qui lui parlait, enceinte d’un sixième enfant.

Les enfants sont orphelins, Saïd a douze ans, Chérif a dix ans. Ils quitteront le 156, pour passer leur adolescence, en Corrèze, dans un établissement de la Fondation Claude Pompidou

"On aurait dû aider cette maman"

Evelyne l’a reconnu sur sa télé mercredi 7 janvier. « J’ai appelé mon gendre, qui lui aussi a grandi dans le quartier. Il m’a bien confirmé. J’ai pleuré. Je me suis dit que je suis responsable. J’aurais dû aider cette maman. On n’aurait jamais dû emmener les enfants à Eurodisney, avec cet argent-là, on aurait dû aider cette maman. Chérif avait une dizaine d’années, pas plus. Finalement, à n’avoir rien vu, nous avons tué cette mère et avons été incapables de sauver ses enfants. »

Evelyne est inconsolable devant sa télévision. « Chérif était un enfant comme les autres. Mais il n’aura pas reçu d’amour… Il a trouvé dans le fanatisme religieux, la famille qu’il n’a jamais eue. Ils ont su lui monter la tête. En même temps, c’est facile de s’en prendre à des gamins aussi isolés et fragiles. Personne n’était là pour le remettre dans le droit chemin. »

"S’il avait eu une enfance heureuse, serait-il devenu terroriste ?

Evelyne tient pour responsable la politique de la Ville. « Le but était de parquer là les pauvres. Et personne ne s’en occupait. Les assistantes sociales démissionnaient une à une. Elles avaient trop de boulot par chez nous, elles préféraient se faire muter ailleurs. Alors chaque mois, on avait une nouvelle personne qui reprenait notre dossier, et au final, on n’avançait pas. »

Evelyne en veut aussi beaucoup au manque d’encadrement des enfants. « Il n’était pas rare que l’on voit des enfants de cinq-six ans traîner devant l’immeuble à minuit. Chérif lui, était comme abandonné. Je me souviens d’un jour durant lequel nous organisions un goûter. Nous n’avions pas de local, alors nous allions dans les caves. Je suis remontée chercher des gobelets, et là, j’ai vu un gardien demander à Chérif, qui était tout maigrelet, de se mettre à genoux pour demander pardon, parce qu’il avait fait une bêtise. Comme il n’avait pas de papa, et une maman absente, il était un peu le souffre-douleur. Enfin, je ne voudrais pas que vous pensiez que je le défends. Mais je veux dire, s’il avait eu une enfance heureuse, serait-il devenu un terroriste ? »

Elle raconte aussi, pour expliquer le contexte de désarroi, l’histoire d’un autre jeune, habitué de la brigade des mineurs, qu’elle faisait dormir chez elle, parce qu’il était battu par sa maman. Un jour, il fugue, les premières nuits, il dort sur le toit. Evelyne finit par le ramasser, lui faire passer une nuit dans le lit de son fils. Le matin, elle le dépose à la police. C’est un habitué, quatre fois qu’il vient. La première fois, à cause d’une brûlure au troisième degré causé par un fer à repasser. Evelyne se met en colère : « Combien de fois devrai-je vous l’amener avant que vous le retiriez de sa mère ? »

Mais le policier veut d’abord savoir comment l’enfant a vécu pendant ces huit jours d’errance. Il comprend tout, quand l’enfant parle d’un monsieur. « Les enfants étaient tellement laissés à l’abandon que le 156 était devenu un repère de pédophiles. Ils passaient le soir, les gamins étaient livrés à eux-mêmes sur le parking. Les parents ne les cherchaient pas… »

"Nous étions entourés de violence"

Evelyne en a marre : « Nous avions quatre centres sociaux dont La maison des copains de La Villette, Action fraternelle, ou encore Espace 19, mais les éducateurs, salariés, n’étaient pas plus âgés que les délinquants et leur donnaient rendez-vous dans les cafés à fumer des clopes et boire des verres. Moi, j’appliquais la méthode bénévole de la ’maman’ et je n’ai jamais eu de problème avec ces jeunes. Sont-ils totalement responsables de ce qu’ils deviennent ? Délinquants, drogués, et pour les frères Kouachi, ces monstres incompréhensibles ? »

Marise (prénom modifié) se pose la même question. À l’époque, elle aussi habite le quartier. Militante, elle multiplie les associations pour venir en aide aux quartiers difficiles. « J’ai vécu de bons moments. Mais avant les années 90, et la prise de conscience que la mixité sociale était indispensable, nous ne parlions pas de ça lors de nos réunions politiques. (NDLR : Marise a d’abord été militante au PC, puis au PS). La société délaisse les pauvres, les met en colère, les rend violents, puis parfois haineux. »

« Les seuls qui acceptaient de vivre au 156 étaient les sans-abris. Nous étions entourés de violence. » Evelyne renchérit. « Je me souviens de ces gamins dont le père était toujours saoûl, et s’endormait avant que les enfants ne rentrent de l’école. Il fermait à clef, les enfants dormaient dans les escaliers. Nous faisions des signalements, mais même les professeurs ne disaient rien… C’est une société entière qu’il faut condamner d’avoir laissé grandir des enfants dans une telle misère. »

"Terreau fertile"

Evelyne, chrétienne qui pense qu’il faut savoir rire de tout, savait que doucement l’islam gagnait dans le quartier. « Je voyais de plus en plus de femmes porter le voile, puis avoir des propos de moins en moins laïcs. »Marise acquiesce : « Au début, dans les années 90, un des pratiquants de la mosquée de la rue de Tanger faisait partie du Conseil de Quartier. On l’aimait beaucoup, il était très laïc, très ouvert. Nous faisions nos réunions dans la mosquée. Je trouvais cela formidable. Puis notre ami, un jour nous a dit qu’il quittait la mosquée, qu’il ne se retrouvait plus dans les paroles de l’imam. Dès lors, la porte de la mosquée nous est restée à jamais fermée, et nous voyions le changement dans le comportement. Les salafistes ont petit à petit pris possession des lieux, jusqu’à l’arrestation de la cellule des Buttes Chaumont. »

Marise pense que l’intégrisme ne peut prendre racine que sur ce genre de terreau fertile où la précarité et l’abandon ont pris la place normalement nécessaire de l’intégration. « Mais je suis optimiste, depuis l’avènement de la mixité sociale, les choses vont mieux. Je reste persuadée que la mixité était la bonne solution. En revanche, ces enfants nés dans le triple abandon, d’une société, parfois de racines, et encore pire d’éducation, n’ont pas pu apprendre les limites, pas pu s’intégrer… Et ils ont trouvé refuge dans la délinquance, la violence, la prison, et parfois dans l’intégrisme religieux. Il reste cependant de nombreuses structures à créer pour prévenir, intégrer, encadrer. Tenez, pour l’intégration, moi j’aime beaucoup animer l’atelier tricot au Centre Social Riquet mais je dis aux femmes d’arrêter de parler une langue entre elles que je ne comprends pas, j’ai l’impression qu’elles parlent de moi. Ça les fait rire. Mais finalement, parler le même langage quand on est ensemble, c’est plus simple non ? »

Pour Marise, « nous sommes responsables de ne pas avoir offert une jeunesse équilibrée à ces mômes, en n’ayant jamais vu la souffrance de leur mère, leur désarroi d’orphelins… Mais ce n’est pas une excuse pour tuer les autres et ne pas avoir le recul face à l’absurdité du fanatisme… »

Evelyne, elle, qui a pris sa retraite et vit maintenant dans la région Centre, concède : « Je ne devrais pas le dire, vous allez me prendre pour une folle, mais quelque part, moi ces gamins-là, je les plains… »

Lire aussi : Je ne suis pas en guerre

Source : Eloïse Lebourg pour Reporterre

Photos : Reporterre

A la fin de son reportage, le photographe de Reporterre a été abordé par deux hommes menaçants, qui lui ont enjoint de détruire ses photos. Dont il n’a pu sauver que quelques images.
Marise vit toujours dans le quartier.
L’ensemble d’habitation du 156 rue d’Aubervilliers a été rénové, et est très différent de ce qu’il était dans les années 1990.

Atterré : hommage à Bernard Maris de Charlie Hebdo

PAR JEAN-MARIE HARRIBEY 8 JANVIER 2015

  • Le mot "atterré” a pris aujourd’hui un autre sens. Il ne désigne plus seulement une poignée d’économistes en opposition avec leurs collègues qui continuent envers et contre toute pensée logique de faire prendre des vessies pour des lanternes aux citoyens et à leurs étudiants. Bernard Maris faisait partie de ces économistes atterrés. Mais aujourd’hui le mot “atterré” désigne l’effondrement qui nous atteint, nous sidère et nous submerge après son assassinat et celui de ses amis de Charlie Hebdo.

Bernard Maris fut peut-être, à l’aube du capitalisme néolibéral qui vit la “science” économique basculer définitivement dans l’apologie de la finance spéculative, l’un des premiers sinon le premier de notre génération à partir en bataille contre cette pseudo-science. Il fit cela avec toute sa connaissance de l’intérieur de la discipline et avec un humour ravageur, à l’image de son Charlie Hebdo, de notre Charlie Hebdo.

Car la bataille qu’il mena était double. D’abord contre ses pairs qui ne lui arrivaient pas à la cheville. Son livre Des économistes au-dessus de tout soupçon ou la grande mascarade des prédictions (A. Michel, 1990) dénonçait déjà il y a vingt-cinq ans, à une époque où les voix contraires étaient rares, les économistes “Diafoirus” et mettait en pièces les prétendues “lois” économiques enseignées dans toutes les universités.

Et il mena aussi une bataille pour la démocratie en rendant accessible, par la voie de la dérision et du pastiche, la dénonciation précise du discours envahissant la sphère cathodique. Il participa à sa manière à la critique de l’austérité pour les pauvres et des largesses pour les riches, du capitalisme envahissant tout, du productivisme qui détruit humains et planète, et son argumentation en faveur de la réduction du temps ne se démentit jamais.

Atterrés que cette voix se soit tue, que cette voix ait été tuée, ulcérés devant tant de violence et de haine envers l’humanité humaine, nous pleurons de tristesse et de stupeur.

Bernard Maris était un “atterré” non violent. Nous sommes tous des atterrés non violents, mais déterminés.

Jean-Marie Harribey, économiste, membre d’Attac

comprendre l'évolution de la société ?

« Notre société a produit ce qu’elle rejette aujourd’hui comme une monstruosité infâme »

Le Monde.fr | 15.01.2015 à 15h37

Par Didier Fassin, professeur de sciences sociales à l’Institute for Advanced Study de Princeton (New Jersey)

Après le temps de la sidération, le temps de la communion et le temps du recueillement autour des victimes des assassinats des 7, 8 et 9 janvier, devra venir le temps de la réflexion sur ces événements tragiques. Or l’émotion légitime et l’apparent consensus qui en a résulté tendent à délimiter l’espace du pensable et a fortiori du dicible. Un périmètre de sécurité idéologique impose ce qu’il est acceptable d’interroger et ce qui ne saurait l’être.

Condamner est nécessaire, analyser devient suspect. « Il y en a assez de toujours essayer de comprendre. À force de trop vouloir expliquer, nous avons fait preuve de complaisance depuis trop longtemps », me disait une personnalité de gauche connue pour ses engagements citoyens. Comprendre, ce serait déjà justifier. Ne plus comprendre, donc : se contenter de juger. Non seulement les tueurs, mais aussi les lycéens de Seine-Saint-Denis qui ne veulent pas respecter la minute de silence, les musulmans qui refusent de dire qu’ils sont Charlie, les personnes qui n’ont pas manifesté le 11 janvier, les collectivités qui offrent la possibilité de repas hallal dans les cantines des écoles – et les chercheurs qui essaient, justement, de comprendre.

« Excuses sociologiques »

On devine en effet le danger qu’il y aurait à tenter d’expliquer : ce serait s’exposer au risque de découvrir en quoi notre société a produit ce qu’elle rejette aujourd’hui comme une monstruosité infâme. Les causes sociales n’ont certes jamais eu bonne presse dans la pensée libérale, pour laquelle le sujet est le seul responsable de ses actes, mais elles ont longtemps nourri la réflexion socialiste, du moins jusqu’à ce qu’un Premier ministre les assimile à des « excuses sociologiques ».

Exeunt les causes sociales – et avec elles tous les travaux de sciences sociales qui s’efforcent de les analyser. Ne restent que des individus, démonisés et pathologisés, dont un commentateur décrit les « tares morales », incluant dans un même diagnostic les meurtriers et tous ceux qui leur ressemblent par leurs caractéristiques sociales, ethniques et religieuses supposées : les « jeunes de banlieue ». Prenons pourtant le risque d’éclairer l’expérience qu’ont ces derniers de notre société tant célébrée pour sa défense des valeurs républicaines.

Vivant dans des quartiers fortement ségrégués dans lesquels les taux de chômage et de précarité sont particulièrement élevés, ils prennent très tôt l’habitude de la stigmatisation et des discriminations. En guise d’éducation civique, leurs parents leur enseignent qu’ils doivent subir sans broncher les provocations des policiers lorsqu’ils sont soumis à des contrôles d’identité en raison de leur apparence. Quand ils recherchent un emploi, ils observent que, quelque diplômés qu’ils soient, leur couleur et leur patronyme érigent des obstacles difficilement franchissables, et quand ils sont en quête d’un logement, ils constatent que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Prier dans des lieux indignes

Les informations glanées dans les médias leur apportent quotidiennement leur lot de commentaires racistes, xénophobes et islamophobes de la part de responsables politiques, solennellement réprouvés par les autorités qui ajoutent néanmoins que ces formules extrêmes sont « de mauvaises réponses à de bonnes questions ».

S’ils sont musulmans, ils prient dans des sous-sols ou des préfabriqués, faute d’avoir obtenu une autorisation pour construire un lieu de culte digne, et bénéficient de jours fériés à Noël et à Pâques, pour le jeudi de l’Ascension et le lundi de Pentecôte, pour l’Assomption de la Vierge et la Toussaint, tandis qu’on les rappelle à l’ordre de la laïcité s’ils viennent à manquer l’école ou le travail le jour de l’Aïd.

À l’occasion, ils découvrent que, dans les prisons irakiennes et afghanes, des GIs urinent sur les corans des détenus pour les humilier ; ils constatent que la persécution des chrétiens par l’Etat islamique suscite bien plus de réprobation internationale que la torture des musulmans par l’armée des États-Unis ; ils apprennent que, dans les territoires palestiniens, une opération militaire soutenue par le gouvernement de la France fait des milliers de victimes parmi la population civile et que les manifestations de protestation contre ces bombardements sont interdites par le ministère de l’Intérieur.

Fait remarquable au regard de ces circonstances, dans leur très grande majorité, tous ces jeunes se taisent pourtant ; ils essaient de s’en sortir ; ils apprécient les efforts méritoires de professionnels et d’associations qui s’efforcent de les y aider ; et comme leurs parents avant eux, ils espèrent que leurs enfants auront plus de chance. En somme, ils respectent un pacte républicain et une promesse démocratique que la société n’honore guère à leur égard. Et lorsqu’un hebdomadaire satirique tourne en dérision ce qu’ils ont de plus sacré et qu’ils se sentent insultés au nom de ce qu’on leur dit être la liberté d’expression, ils détournent simplement le regard.

Prédicateurs illuminés ou cyniques

Cependant, quelques-uns parmi eux entrent dans la délinquance ou la criminalité, voire, au contact de prédicateurs illuminés ou cyniques, basculent dans la radicalité religieuse et la violence meurtrière, quand d’autres, peut-être tentés de les suivre, vivent par procuration ces carrières de révolte dans lesquelles ils n’entrent heureusement jamais.

Alors, se réclamant de valeurs dont ils oublient qu’eux-mêmes les appliquent sélectivement tandis qu’elles sont reconnues par la plupart des musulmans, celles et ceux qui considèrent qu’il serait dangereux de comprendre s’indignent. Contrairement à ce collectif d’enseignants et de citoyens qui déclare lucidement que « nos enfants ont tué nos frères », eux pensent qu’analyser serait risquer de dévoiler un passé problématique, un présent difficile et un futur compromis – risquer de devoir reconnaître une responsabilité dans une tragédie qui meurtrit mais rassemble. Décidément, mieux vaut juger, c’est-à-dire condamner – à l’opprobre, à la prison, au silence, peu importe pourvu que ce soit dans la conscience du devoir accompli.

« Nous sommes un peuple », titre avec enthousiasme un quotidien au lendemain de la manifestation du 11 janvier. Et tous ceux qui savent qu’ils n’en sont pas, de ce peuple, qu’ils n’y sont pas les bienvenus, tolérés tout au plus, continuent de se taire. Ils voient se mettre en place une protection policière aux abords des synagogues mais non des mosquées où profanations et agressions se multiplient. Ils regardent le président de la République aller prier aux côtés du chef de cet Etat israélien auquel il avait naguère déclaré son « amour » et se demandent quand il en fera de même dans un de leurs lieux de culte. Ils entendent le Premier ministre affirmer, dans un bel élan de solidarité : « Sans les Juifs de France, la France n’est plus la France ». Et, sans guère d’illusion, ils rêvent du jour où un chef de gouvernement français oserait prononcer ces mots : « Sans les musulmans de France, la France n’est plus la France ».


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/01/15/notre-societe-a-produit-ce-qu-elle-rejette-aujourd-hui-comme-une-monstruosite-infame_4557235_3232.html#QeSO8M9VVz0zcMAi.99

comprendre l'évolution de la société ?

Mediapart :

Il y aura d’autres Charlie tant que

11 JANVIER 2015 | PAR DOMINIQUE G BOULLIER


  1. tant que les guerres apparemment justes seront conduites avec les mêmes méthodes qui ne se soucient plus de gagner les esprits : la pratique de l’asymétrie extrême, celle des drones et celle des bombardements aveugles en Afghanistan, en Irak ou en Lybie ne gagne jamais les cœurs et finit par perdre militairement sur le long terme. Ces méthodes sont alors retournées en argument pour justifier les attaques terroristes hors sol et suicidaires
  2. tant que la puissance financière des dynasties de la péninsule arabe ne sera pas réduite à la portion congrue pour qu’elle arrête de financer les djihadistes (et d’alimenter leur idéologie d’origine, le wahhabisme) pour qu’elle ne tienne plus en otage l’énergie du monde par la rente pétrolière, qui génère le réchauffement climatique et sabote la transition énergétique.
  3. tant que le conflit israélo-palestinien ne sera pas réglé, les deux états reconnus, les murs abattus
  4. tant que la dictature financière ne sera pas terrassée car elle génère la misère, les inégalités mais aussi un modèle perverti de la démocratie : l’esprit de gain sans limite et à tout prix, la spéculation, la guerre économique ont tout envahi. La faillite morale du projet des pays capitalistes nourrit le ressentiment et constitue les religions comme seul refuge des exigences spirituelles. Les dérives des religions en intégrismes et en sectes (fondamentalismes islamistes, juifs, protestants, catholiques) répondent à cette faillite des espoirs de changement politique depuis la domination de la finance au début des années 80.
  5. tant que les banlieues, le chômage et la misère ne seront pas considérés comme les cibles prioritaires pour la cohésion sociale qui est défaite par le libéralisme : les investissements urbains, sociaux, sanitaires, éducatifs sont la grande priorité pour réduire les ghettos spatiaux et mentaux, producteurs de désespoir et de ressentiment. A l’inverse, le choix de la solution unique de l’enfermement généralisé dans des prisons surpeuplées et misérables a produit les résultats qu’on pouvait attendre, le renforcement des réseaux de fanatiques et de mafieux qui passent à l’acte.
  6. tant que les lois des clans, des mafias, des trafics d’influence et des industries de l’armement empêcheront d’interdire tout trafic d’armes et de détruire toutes les caches et circuits pourtant connus, de punir les intermédiaires beaucoup plus fortement que la drogue. Il est aisé pour les sectes de présenter les mafias (armes, drogue, prostitution, jeux, corruption) comme les symptômes de la faillite des « mécréants », même si ces sectes se comportent elles-mêmes comme des mafias.
  7. tant que le personnel politique n’aura pas été totalement renouvelé, les financements privés des candidats totalement interdits, les candidats acceptés seulement après inspection stricte de leurs situations fiscales et patrimoniales, de leurs liens avec les intérêts privés, pour créer un corps d’élus incorruptibles capables de prendre les décisions courageuses.
  8. tant que les racismes et sexismes ne seront pas partout combattus par la loi et par une éducation insistante à tous les niveaux scolaires pour apprendre la culture démocratique de l’altérité, pour apprendre la joie de vivre dans les différences (dont la différence clé homme-femme qui laisse un statut égal aux femmes),
  9. tant que le fait religieux et les principes de la laïcité ne seront pas enseignés et appliqués comme des éléments essentiels de notre diversité et de notre culture commune, de façon à pouvoir contredire les arguments théologiques fallacieux : les cultes doivent prendre leur part de responsabilité mais tout enseignement public laïque doit prendre à bras le corps cette question.
  10. tant que les médias libres, et indépendants des états et des intérêts privés, ne seront pas renforcés par des aides publiques pérennes.
  11. tant que la pression pour la diminution des dépenses publiques et des impôts ne s’inversera pas puisque toutes ces mesures ci-dessus (mais aussi les charges militaires et policières) dépendent des niveaux des prélèvements effectués par les états.

Voilà une liste qui permet de sortir de l’émotion, qui permet surtout de comprendre que la tâche est immense, que tout ce qu’on a détruit depuis près de quarante ans dans les pays capitalistes est en train de renforcer un modèle alternatif totalitaire chez les sectes religieuses, mais aussi chez les autoritaristes nationalistes. Tout se met en place pour un affrontement ethnico-religieux qui laissera impunis les crimes de la finance et du libéralisme, sa destruction des valeurs, des pouvoirs du politique, des états et des collectifs citoyens. L’union nationale n’a aucune chance de survivre à l’émotion, mais elle sera remplacée par l’envie de guerre contre des boucs-émissaires comme ce fut le cas tant de fois dans l’histoire. L’ennemi est déjà désigné, non plus un pays, ni même un groupe terroriste comme pendant les années 70, mais tous les musulmans.

Cette non-politique tripale et tribale est rendue possible par l’impuissance des alternatives sociales portées par les partis politiques. L’esprit de Mai 68 est mort définitivement avec les membres de l’équipe de Charlie Hebdo mais le vide est encore plus évident, vide de la pensée et des formations politiques. Ces partis sont incapables de traiter les peurs pour les réorienter en vision de l’avenir mobilisatrice et obligent tous et chacun à se replier sur les solutions locales ou sectorielles. C’est dans ces pratiques qu’il faut puiser pour inventer les nouvelles formes politiques, hors de la forme parti qui a définitivement dégénéré en entreprises claniques de reproduction oligarchique.

Mais l’ennemi doit être à nouveau clairement désigné, la dictature de la finance et tous ceux qui en sont les alliés (dont les monarchies pétrolières par exemple) mais aussi tous les modèles qui ont pénétré nos esprits malgré nous via les marques, les réseaux, le management, les rankings pour commencer. Ce n’est pas une crise d’identité, à connotation ethnique ou religieuse, c’est une crise de valeurs, abandonnées par la gauche qui a perdu son pouvoir d’attraction des imaginaires, des espoirs et des solidarités au profit des replis sectaires, identitaires, religieux ou nationalistes d’un côté, mercantiles, spéculatifs, égoïstes et tout-puissants de l’autre. Oui, il faut défendre becs et ongles la liberté contre le totalitarisme des sectes islamistes mais il faut réfuter les modèles de liberté libérale qu’a engendrés la finance et qui ont détruit de l’intérieur le moral et la morale des pays capitalistes pour générer partout le ressentiment. Si nous sommes faibles, si nous ne pouvons empêcher les dérives de ces jeunes français, c’est que nous les avons laissés dériver, car nous avons mis les priorités ailleurs que dans la liberté, l’égalité et la fraternité, qui ne sont plus crédibles, sauf l’instant d’une manifestation.

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politique et liberté d'expression...

15 Janvier 2015, 08:59am

Publié par pam

Je vous propose quelques textes, base de réflexion, un peu en vrac, à vous de faire le tri !

Myriam Revault d’Allonnes : “La politique est le champ des rapports de force. La passion du pouvoir corrompt. L’art de gouverner est celui de tromper les hommes. L’art d’être gouverné est celui d’apprendre la soumission, laquelle va de l’obéissance forcée à l’enchantement de la servitude volontaire.”

“Les événements des Larmes de la Liberté stigmatisent l’urgence d’inventer de nouvelles valeurs, plus en accord avec la réalité naturelle, et qui évoqueraient aussi, en plus de leurs droits, les devoirs des peuples envers la terre qui les porte.

¨Partout, aujourd’hui, des gens se dressent, au nom du respect et de la liberté, au nom du droit à la différence et à la dignité, pour la préservation des ressources naturelles et celle de la diversité de leurs identités culturelles.

Partout des peuples se lèvent, contre l’aveuglement matérialiste forcené, à court terme, qui dirige l’économie mondiale et détermine l’évolution des sociétés humaines.

Et aucun pouvoir, politique ou militaire, ne saura plus faire taire leurs colères contre les saccages et le mensonge, et leurs volontés de paix et d’équité.

Quels que soient les dommages.

Pour la première fois dans l’histoire, la constitution d’un pays moderne va être réécrite, en tenant compte des interactions des idéaux et des principes démocratiques avec les valeurs traditionnelles et spirituelles qui régissent la vie de ses habitants.”

Jean-Marc Pasquet in “Libre toujours”.

“... question qui a dominée tout le XX° siècle : le besoin d’avoir une emprise totale sur autrui.

- Je ne pensais pas que c’était une obsession réservée à ce siècle.

- Certes. Mais pendant cette période nous avons fait des progrès considérables en termes de contrôle et de manipulation des êtres humains. Nous avons tourné toutes les ressources de la technologie dans ce but. Prenez les camps de concentration nazis : c’est le premier exemple de meurtre high-tech, le nec plus ultra de l’extermination. La bombe atomique a été un autre triomphe du contrôle absolu sur les masses, non seulement par sa capacité à distribuer la mort de loin mais aussi en tant que moyen de chantage politique. Grâce à elle, qu’on le veuille ou non, nous avons tous gobé la supercherie de la guerre froide, pendant que de part et d’autre les gouvernants s’en servaient comme d’un prétexte pour mettre les gens au pas et construire de gigantesques appareils policiers... Et maintenant nous disposons de moyens d’informations toujours plus envahissants pour assurer ce contrôle sur les individus. En complément à la logique de la consommation permanente, celle qui permet au monde occidental d’occuper et d’asservir le commun des mortels.

- Mais quel rapport avec Salo ?

- Très simple. Pasolini a dépeint le fascisme dans sa version prétechnologique la plus pure : la conviction d’avoir le droit, le privilège de prendre complètement le contrôle sur quelqu’un au point de lui dénier plus encore que ses droits, son humanité, au point de le réduire à l’état d’objet jetable une fois qu’il a été utilisé jusqu’à ses ultimes ressources. Depuis, les aristocrates déments du film ont été détrônés par des sources de pouvoir encore plus puissantes, États, multinationales, banques de données... Mais le monde dans lequel nous vivons reste marqué par cette pulsion fondamentale de domination. Tous, nous voulons imposer nos vues aux autres. N’est-ce pas ?”

Douglas Kennedy in “Rien ne va plus”.

politique et liberté d'expression...

“On voit mal comment un homme décidé à sacrifier sa vie à la vérité pourrait faire une carrière politique. Comment parvenir au pouvoir, et une fois parvenu au sommet, s’y maintenir ? Réponse : tous les moyens sont bons. Machiavélisme : art d’évacuer intégralement la morale pour réduire la politique à de purs problèmes de force : la fin justifie les moyens. Dans cette perspective, le mensonge fournit une arme redoutable et efficace.

L’accès au pouvoir suppose la démagogie = mensonge au peuple. Au lieu du souci de l’intérêt général que la fonction appelle, le politicien cherche bien souvent l’assentiment du plus grand nombre (51%!) et pour l’obtenir il flatte, séduit, promet sans intention de tenir, et affirme ensuite que ses promesses n’engagent que ceux qui y ont cru.... Il ment aussi sur l’adversaire à discréditer. Il cache aussi ses zones d’ombre. Et il prétend présenter un projet pour le destin de la France alors qu’il a été concocté par des cabinets de conseillers en communication pour correspondre au profil du meilleur produit vendable.

Toujours la volonté particulière triomphe au détriment de l’intérêt général.

La fonction politique oblige à un mensonge particulier caractérisé par une pratique sophiste. Les sophistes étaient des ennemis de Platon. Pour eux, l’essentiel réside dans la forme, jamais dans le fond. Ancêtres des publicitaires, aucune considération pour les idées véhiculées et chèrement payés. Pour un sophiste, la vérité réside dans l’efficacité. Est vrai ce qui parvient à ses fins et produit ses effets. Est faux tout ce qui manque son but.

L’art politique est un art de la sophistique, donc du mensonge. Pour dissimuler cette évidence, les théoriciens du droit ont même forgé le concept de raison d’État qui permet de tout justifier, d’entretenir le silence, de classer des affaires secrets défense ou secrets d’État, de négocier avec des terroristes ou des États sanguinaires, de vendre des armes à des pays ennemis des Droits de l’Homme, mais amis quand ils paient.

La raison d’État prouve que l’État existe rarement pour les individus mais que les individus n’existent que pour le servir et qu’en cas de refus d’obéissance il dispose, tout puissant, de moyens de contrainte : police, tribunaux, armée, droit, loi. Sachez-le, ne l’oubliez pas, et votez si le cœur vous en dit...”

Michel Onfray in “Antimanuel de philosophie”.

politique et liberté d'expression...

“Le moine et le philosophe”.

J.F. : Science politique (= étude des systèmes de gouvernement) ?

M. : Le but du bouddhisme étant d’éliminer toute forme de souffrance, il est évident que la connaissance des principes d’une société juste, reposant sur des valeurs spirituelles, et sur le sens non seulement des droits de l’homme mais des devoirs de l’individu, a une importance primordiale.

Il faut que les principes qui animent la société soient vécus par ses membres comme une évidence indiscutable. Et tout dépend de la façon dont on applique les idéaux.

J.F. : Un des aspects de la crise des démocraties modernes, c’est que les citoyens ont de plus en plus de droits et de moins en moins de devoirs vis-à-vis de la collectivité. Certains asiatiques ont une théorie : le principe de relativité des droits de l’homme et des principes démocratiques. Il existe, selon eux, dans chaque civilisation une conception particulière des droits de l’homme.

M. : Selon le B., tous les êtres aspirent au bonheur et ont le même droit d’être heureux. Tous aspirent à être délivrés de la souffrance et ont le même droit de ne plus souffrir. Ces aspirations et ces droits ont bien entendu une valeur universelle. Il convient d’examiner la nature et l’efficacité des lois et institutions humaines pour voir si elles favorisent ou entravent ces droits fondamentaux. L’Orient est plus enclin que l’Occident à considérer que l’harmonie d’une société ne doit pas être compromise par une forme d’anarchie qui consiste à utiliser la notion de droits de l’homme pour faire n’importe quoi, n’importe comment, n’importe quand, tant que cela est “permis”, car une telle attitude conduit à un déséquilibre entre droits et devoirs, entre la liberté pour soi et la responsabilité à l’égard d’autrui. C’est l’”individu roi” qui prédomine dans les sociétés occidentales. Dans la mesure où il reste dans le cadre des lois, il peut pratiquement faire n’importe quoi.

J.F. : Les droits de certains individus ou groupes atteignent en fait, souvent, à une permissivité qui sort de la légalité. Ce sont des droits hors du droit.

M. : Ce n’est pas une source de bonheur pour l’individu, et il troublera constamment la société. La responsabilité de l’individu, c’est de préserver consciemment l’harmonie de la société. On ne peut y parvenir que si les individus ne respectent pas les lois par obligation, mais à la lumière d’une éthique à la fois temporelle et spirituelle. Une société régie par une tradition de nature plus spirituelle (Inde et Tibet jusqu’à peu), attache une importance plus grande au bien-être global de la communauté qu’au respect de l’individualisme à tout prix. L’échec et le drame des régimes totalitaires, c’est qu’ils s’opposent à l’individualisme et dominant les individus de façon aveugle et violente, et prétendent assurer le bonheur des peuples d’une manière grossièrement contredite par les faits. Il ne s’agit donc pas de restreindre la liberté de l’individu mais d’éduquer son sens des responsabilités. Le Dalaï-lama répète souvent qu’il est essentiel de garantir l’égalité des droits de l’homme et de la femme, l’égalité des droits fondamentaux à la vie, au bonheur et à la protection de la souffrance, quels que soient notre race, notre caste ou notre sexe.

La conception des droits de l’homme de Li Peng (1° ministre chinois) n’a rien à voir avec la notion de responsabilité de l’individu vis-à-vis du bien-être général de la société ; elle relève plutôt de la hantise du chaos (qu’il est prêt à tout instant à conjurer dans le sang), la hantise de libertés qui déstabiliseraient le régime totalitaire.

J.F. : Les sociétés démocratiques se prêtent à toute sorte de manoeuvres qui permettent à des groupes catégoriels (lobbies), des privilégiés, de bénéficier de certains privilèges, de tenter d’extorquer à la communauté des avantages spéciaux en les faisant passer pour des droits démocratiques. Débat actuel sur les “avantages acquis” en Europe et aux USA. Au fil des ans, ils sont devenus abusifs, détérioration quasi inévitable dans les démocraties. Il faudrait pouvoir ramener le compteur à zéro : l’égalité de tous devant la loi et devant l’utilisation de l’argent public. Voir certains s’organiser pour obtenir un traitement privilégié par rapport à la loi commune et pour se dispenser de la respecter, est un vieux démon de la démocratie. Déjà Platon montrait comment, en dégénérant, la démocratie peut engendrer la tyrannie : à partir du moment où les droits démocratiques ne sont plus constitués que par une mosaïque d’intérêts particuliers qui s’affrontent au détriment d’autrui en utilisant la rhétorique de l’intérêt général, on aboutit à un état d’anarchie incontrôlable qui fait inéluctablement la tentation du gouvernement autoritaire qui surgit (Italie des années 20, Espagne des années 30...). Un régime dictatorial ne sort jamais du néant.

M. : Exemple de la violence : le public est fasciné par la violence et le sexe. Les producteurs voient l’argent à prendre, les législateurs sont paralysés par la crainte d’égratigner la liberté d’expression. Le résultat est une ignorance complète de la notion de responsabilité et une incapacité à traduire cette notion en lois ou conventions. Car le sens de la responsabilité doit naître non de lois restrictives mais de la maturité des individus. Et pour cela, il faudrait que les principes spirituels qui permettent une transformation intérieure soient encore vivants dans la société, au lieu d’y faire cruellement défaut.

J.F. : Toutes les grandes sociétés démocratiques modernes sont basées à la fois sur la liberté de l’opinion politique, la liberté de la recherche scientifique et philosophique et la liberté religieuse ; mais toujours sous réserve que cela n’empiète pas sur les droits des autres.

M. : Nulle part, l’équilibre entre droit et responsabilité n’est réalisé. Par manque de sagesse et d’altruisme, par manque de principes éthiques et spirituels, on ne distingue pas clairement entre les aspects désirables de la liberté d’expression et ceux qui, directement ou indirectement, nuisent aux autres êtres.

J.F. : Il est impossible de définir des principes qui prévoient tous les cas particuliers. Nous entrons dans la casuistique (tendance à argumenter de façon subtile) de l’application des lois, qui exige énormément de finesse. L’application catégorique, mécanique n’est pas possible. Mais c’est le propre de toute civilisation ! Si elles étaient simples, elles seraient ennuyeuses.

M. : Mais, tant que le motif prédominant est l’appât du gain et non l’approfondissement des connaissances, et que les conséquences sont néfastes, arguer du sacro-saint principe de la liberté d’expression me semble être une tromperie cynique de la part des promoteurs et une nouvelle forme de superstition de la part des intellectuels.

J.F. : N’oublions pas que dans les démocraties, l’intervention du facteur opinion public est très important. L’éducation de cette opinion publique est le point essentiel, le législateur ne peut rien sans elle. C’est là que la liberté d’information, la liberté d’échanges de vues jouent un rôle important. Un public dégoûté peut agir plus efficacement que ne l’aurait fait une interdiction.

M. : Il importe de considérer les intérêts des autres comme aussi importants que les siens.

J.F. : Le devoir d’altruisme ne peut faire l’objet de lois. Le danger est l’utopie. La science politique, science de l’organisation du fonctionnement des sociétés humaines dans la légitimité et la justice ne peut pas être élaborée dans le vide. Les utopistes ne sont pas des gens qui se font des illusions mais ont de bonnes intentions, les utopistes sont des inventeurs de systèmes totalitaires : partant d’une idée abstraite de ce que l’être humain doit faire, ils appliquent leurs ordonnances d’une manière impitoyable.

La vraie science politique repose uniquement sur l’observation du fonctionnement des sociétés humaines. La science politique, qui ne peut se passer de la science économique parce qu’il faut bien vivre, repose d’abord sur des sciences positives : sociologie, histoire, économie. C’est à partir de la pratique de ces sciences que l’on peut se permettre de dégager, prudemment, un certain nombre de principes directeurs.

M. : Sur quels principes reposent ces sciences humaines ou politiques ?

J.F. : 1° danger philosophique : prétention de vouloir bâtir un système global expliquant une fois pour toutes le fonctionnement des sociétés humaines. Détrôner toutes les théories des prédécesseurs et rendre inutiles toues les théories des successeurs. Tentation totalitaire de la sociologie. 2° danger idéologique. Aucune de ces disciplines ne doit être prise comme une science. Tout dépend du scrupule de celui qui s’exprime, de sa compétence, de ses capacités de travail, de son ingéniosité dans la recherche, et surtout de son honnêteté : qu’il n’obéisse par à des fidélités d’école ou de clan.

Il n’y a pas en soi de science historique, il y a des historiens qui font preuve ou pas de scrupules scientifiques. Certaines erreurs sont tellement tendancieuses qu’elles sont certainement volontaires.

M. : Le danger philosophique et idéologique est évident lorsqu’il s’agit de constructions intellectuelles, d’un “savoir ignorant” qui veut répondre à tout sans se fonder sur une compréhension profonde des principes qui régissent le bonheur et le malheur des êtres et de la société. L’Histoire est une observation, la plus rigoureuse possible, de l’évolution de l’humanité. Elle peut tout au plus décrire des événements, dégager des tendances et analyser des causes, mais elle ne propose pas de principes de vie.

Le Dalaï-Lama et les membres de son gouvernement en exil essaient de reconnaître quel système serait le plus apte à assurer le fonctionnement de la société tibétaine à notre époque, tout en préservant les valeurs fondamentales du bouddhisme. Ces valeurs, loin d’entraver ce système démocratique, ne peuvent que lui assurer une efficacité accrue, car elles aident les gens à comprendre que l’ensemble des lois doivent être sous-tendues par le principe de responsabilité des individus à l’égard de la société, permettant ainsi un meilleur équilibre entre les droits et les devoirs.”

Matthieu Ricard et Jean-François Revel in “Le moine et le philosophe”.

politique et liberté d'expression...

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Athéisme...

14 Janvier 2015, 08:54am

Publié par pam

Michel Onfray, "Animanuel de philosophie" (extraits, résumé...) :

2 - ATHÉISME ET SORTIE DU NIHILISME.

La religion ? Une invention des hommes pour s’assurer le pouvoir sur leurs semblables.

L’historiographie dominante occulte la philosophie athée. Organisation de l’oubli. L’Université rabâche toujours le contrat social rousseauiste, la tolérance voltairienne, la criticisme kantien, ces images d’Épinal philosophiques. Et rien sur l’athéisme de d’Holbach, sur sa lecture décapante et historique des textes bibliques ; rien sur la critique de la théocratie chrétienne, de la collusion de l’État et de l’Église, sur la nécessité d’une séparation des deux instances ; rien sur l’autonomisation de l’éthique et du religieux ; rien sur le démontage des fables catholiques ; rien sur le comparatisme des religions : rien sur le concept d’éthocratie ou la possibilité d’une morale post-chrétienne ; rien sur l’intolérance constitutive du monothéisme chrétien : rien sur l’invitation à utiliser une partie des biens de l’Église au profit des pauvres : rien sur le féminisme et la critique de la misogynie catholique.

Ludwig Feuerbach ne nie pas l’existence de Dieu, il dissèque la chimère : Dieu est une fiction, une création des hommes, une fabrication obéissant à des lois, en l’occurence la projection et l’hypostasie ; les hommes créent Dieu à leur image inversée. Il est immortel, parfait, infini, illimité, omniscient, omnipotent, omniprésent, tout-puissant, au ciel. La religion devient donc la pratique d’aliénation par excellence.

Parfois l’oubli pur et simple vaut mieux que le malentendu ou la mauvaise et fausse réputation durables.

Nietzsche : pour la première fois une pensée post-chrétienne radicale et élaborée apparaît dans le paysage occidental. Il rend possible enfin l’athéologie. Être nietzschéen suppose penser à partir de lui. L’athéisme seul rend possible la sortie du nihilisme.

Après 25 siècles d’appels au crime de part et d’autre, leçon de Nietzsche : entre les trois monothéismes on peut ne pas vouloir choisir. Et ne pas opter pour Israël et les USA n’oblige pas de fait à devenir compagnon de route des talibans !

Synagogue, temple, église ou mosquée, tous endroits où l’intelligence se porte mal et où l’on préfère depuis des siècles l’obéissance aux dogmes et la soumission à la Loi - donc à ceux qui se prétendent les élus, les envoyés et la parole de Dieu.

Enseigner le fait athée supposerait une archéologie du sentiment religieux : la peur, l’incapacité à regarder la mort en face, l’impossible conscience de l’incomplétude et de la finitude chez les hommes, le rôle majeur et moteur de l’angoisse existentielle. La religion, cette création de fictions, appellerait un démontage en bonne et due forme de ces placebos ontologiques - comme en philosophie on aborde les questions de la sorcellerie, de la folie et des marges pour produire et circonscrire une définition de la raison.

Maki Ohkolima

Maki Ohkolima

L'athéisme n'empêche nullement la spiritualité...

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au sujet de la violence...

13 Janvier 2015, 08:07am

Publié par pam

“La violence est vieille comme le monde... De l’inventeur du gourdin paléolithique à l’ingénieur qui met au point une bombe à raréfaction d’oxygène, la brutalité ne cesse pas, elle se métamorphose. On la dit légitime lorsqu’elle prétend faire respecter l’ordre républicain - en fait, quand elle se contente de permettre et de cautionner le bon fonctionnement de la machine libérale. En revanche, elle est qualifiée d’illégitime chaque fois qu’elle procède d’individus agissant pour leur compte - du vol à la tire à l’assassinat politique en passant par les agressions, crimes et délits notifiés dans le Code civil...

Je pose que la délinquance des individus fonctionne en contrepoint à celle des gouvernements. Partout sur la planète, les États polluent, asservissent les minorités, déclarent des guerres, matent les soulèvements, matraquent les manifestants, emprisonnent les opposants, pratiquent la torture, les arrestations arbitraires, les pendaisons, les emprisonnements, en tout lieu ils achètent des silences et des complicités, détournent des fonds en quantités pharaoniques et autres joliesses rapportées partiellement par la presse quotidienne. Cette violence ne rencontre rien au-dessus d’elle, voilà qui la fait dire légitime.

Parallèlement, les délinquances privées font pousser des cris d’orfraie aux praticiens des violences publiques. Comme un seul homme, le personnel politique s’excite sur ces questions porteuses pour les démagogues : l’insécurité, la délinquance, la criminalité, les incivilités, voilà à quoi se résume le débat politique contemporain. Répression ou prévention ? Désormais, on récuse même cette alternative, jadis opératoire, pour répondre d’une seule manière : répression. Dans nos sociétés dépolitisées, les différences résident dans les formes et non plus dans le fond.

Les bêtes de proie qui activent le libéralisme agissent par-delà le bien et le mal, elles créent des richesses considérables qu’elles se partagent en laissant la plus grande partie de l’humanité croupir dans la misère. L’argent, le pouvoir, les honneurs, la jouissance, la puissance, la domination, la propriété, c’est pour elles, une poignée, l’élite ; pour les autres, le peuple, les petits, les sans-grade, la pauvreté, l’obéissance, le renoncement, l’impuissance, la soumission, le mal-être suffisent... Villas cossues dans les quartiers chics des pays riches contre masures effondrées dans les zones dévastées ; fortunes concentrées dans l’hémisphère Nord, pauvreté dans l’hémisphère Sud ; riches des centre-villes et déshérités des banlieues ; chiens et chats repus d’Europe, enfants africains qui meurent de faim ; prospérité économique des nantis contre soupir des victimes exsangues. Violence légitime des puissants contre violence illégitime des mendiants, le vieux moteur de l’histoire...

On aurait tort de braquer le projecteur sur les seules violences individuelles alors que tous les jours la violence des acteurs du système libéral fabrique les situations délétères dans lesquelles s’engouffrent ceux qui, perdus, sacrifiés, sans foi ni loi, sans éthique, sans valeurs, exposés aux rudesses d’une machine sociale qui les broie, se contentent de reproduire à leur degré, dans leur monde, les exactions de ceux qui (les) gouvernent et demeurent dans l’impunité. Si les violences dites légitimes cessaient, on pourrait enfin envisager la réduction des violences dites illégitimes...”

Michel Onfray in “La philosophie féroce. Exercices anarchistes."

au sujet de la violence...

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Violence et inégalités...

11 Janvier 2015, 07:37am

Publié par Saïd Bouamama

Les dégâts invisibilisés des inégalités sociales et des discriminations racistes et sexistes
Saïd Bouamama

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7 janvier 2015

Article en PDF :

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. » (Don helder Câmara)

Les statistiques dites « ethniques » sont interdites en France. Cette hypocrisie collective a pour résultat une sous-estimation de la violence institutionnelle de notre système social et de ses dégâts sur les personnes. Les statistique « sociales » ne sont pas interdites (pas encore ?) et permettent une première approche de cette violence. Toutes les exploitations et dominations sont des violences. Les victimes de ces violences ne sont jamais inactives. Elles ne peuvent pas être passives. Soit elles retournent la violence vers l’extérieur, soit elles la dirigent vers elles-mêmes dans un processus d’autodestruction. La prison et l’hôpital psychiatrique sont deux analyseurs de l’ampleur de cette violence institutionnelle contre les classes populaires et plus particulièrement leurs composantes féminines et issues de l’immigration postcoloniale.

Prison, justice et classes sociales

Bien que légales, les études sur la population carcérale à partir de l’appartenance de classe en France, sont extrêmement rares. Elles sont, de surcroît, entièrement absentes du discours médiatique et politique. Il est vrai qu’elles sont immédiatement parlantes. Le fait qu’il ne soit pas possible de citer de chiffres récent est en lui-même significatif. Il indique non pas l’existence d’un complot du silence mais la production systémique d’une occultation sociale à partir de multiples processus : déterminants des recherches scientifiques, valorisation de certaines thématiques de recherches et dévalorisation d’autres, échos médiatiques des recherches, procédures d’accès aux terrains, préoccupations des chercheurs et des labos, etc. Dans les rares travaux existant citons l’enquête de l’INSEE publié en 2000 à partir d’un échantillon de 1700 détenus hommes.

Les employés forment ainsi 11.8 % de la population carcérale masculine, les ouvriers 49.8 % et les « sans profession » 13.7 %. Ces trois catégories sociales constituant les classes populaires, ces dernières représentent 75. 3 % de la population étudiée. En comparaison les « cadres et professions intellectuelles supérieures ne représentent que 3.3 % de la population carcérale (1). Il ne s’agit pas d’un simple reflet de notre structure sociale dans les prisons. La comparaison entre la part quantitative de ces catégories dans la structure sociale et la part dans la population carcérale fait apparaître une surreprésentation incontestable : les ouvriers par exemple comptent pour 36.4 % de la population totale mais pour 49.8 % de la population carcérale.

Ces chiffres ne signifient pas l’absence de délinquance dans les autres classes sociales. Ils indiquent simplement les implicites de classes de notre système de justice. Bruno Aubusson et Thierry Godefroy (2) ont démontrés depuis longtemps l’existence de deux types de délinquances inégalement sanctionnés : celle des classes populaires dite « délinquance traditionnelle » (vol, violence contre les personnes, trouble à l’ordre public, etc.) et celle des catégories plus aisées dite « délinquance professionnelle » (infraction financière, fiscales, infraction au droit du travail, etc.). La première fait courir le risque de la prison et la seconde au pire celui de l’amende.

La prison française reflète et amplifie la structuration en classe sociales de notre société. Ce constat banal mérite d’être répété lorsque certains à « gauche » osent proclamer que la « sécurité n’est ni de droite ni de gauche » (3). Continuer à parler de sécurité dans l’absolu sans la relier à l’insécurité sociale que génère notre système social pour les classes populaires est à la fois une ineptie et une hypocrisie. La surreprésentation des classes populaires en prison est un effet de la violence de la domination de classe.

Continuer à parler des conséquences (la délinquance, la violence du dominé, etc.) sans les relier à leurs causalités est bien un raisonnement de droite qui malheureusement tend à s’étendre largement à « gauche ».

Prison, justice et sexe

Les femmes pour leur part sont sous-représentées en prison :

On est effectivement là face à une très nette dissymétrie sexuelle. A toutes les étapes de la chaîne pénale, les femmes sont très largement sous-représentées en termes statistiques : elles représentent 14% des individus mis en cause par la police et la gendarmerie, 9% des personnes mises en cause par la justice et 3,4% de la population carcérale (4).

L’explication de ce faible taux de féminité de la population carcérale ne signifie pas que les femmes soient moins actrices de violences. Elle peut également renvoyer à un traitement pénal différencié comme le souligne les deux auteures citées. La violence des hommes est en quelque sorte considérée comme normale, rationnelle, logique, naturelle. Celle des femmes comme anormale, irrationnelle, illogique et non naturelle. La violence des hommes aurait donc à être punie alors que celle des femmes à être « soignée ». La négation de la violence des femmes a ainsi pour conséquence sa pathologisation c’est-à-dire la négation de ses causalités sociales c’est-à-dire encore l’occultation de son caractère de réponse aux violences sociales subies. Nous retrouvons ici les vieilles théorisations sexistes du « tempérament » et de l’hystérie féminine (5).

Si nous portons notre regard du côté de la dépression, de la consommation de médicament, de l’hôpital psychiatrique, etc., les proportions sont inversées. Les raisons n’ont rien à voir avec les hormones mais avec les violences subies d’une part et par un traitement médical sexué d’autre part :

Plusieurs travaux ont démontré que loin d’être objectifs dans ce domaine, les médecins avaient au contraire des biais systématiques. Ainsi, devant des symptômes identiques, les médecins prescrivent plus facilement des tranquillisants s’ils ont affaire à une femme plutôt qu’à un homme, considérant plus souvent que la maladie est due entièrement ou partiellement à la dépression (6).

La « vulnérabilité » dont nous parlons n’est pas liée aux différences biologiques mais aux multiples discriminations que les femmes subissent au long de leur trajectoire c’est-à-dire encore aux violences sociales et systémiques.

Prison, justice et race

L’’état de la statistique empêche d’avoir un regard objectivé sur la réalité carcérale selon l’origine. L’absence d’analyse incluant la donnée de l’origine laisse la voie ouverte à une instrumentalisation par l’extrême droite. Des constats d’apparentes évidences fleurissent dans la presse d’extrême-droite et étendent leurs métastases bien au-delà : « Les prisons sont majoritairement peuplées de noirs et d’arabes » ou « la grande majorité des détenus sont musulmans » selon l’actualité dominant la période. Ces « constats » sont avancés en appui à une argumentation affirmant explicitement ou suggérant implicitement « qu’il y a « quelques choses » (la culture, l’éducation, la religion …) qui relie la délinquance et l’immigration de façon substantielle (7) ».

Laurent Mucchielli met en évidence dans l’article ci-dessus cités deux biais dans ce type d’affirmation : 1) « Il est exact que, dans les maisons d’arrêt, et surtout dans celles situées à proximité des grandes agglomérations, la majorité des détenus ne sont pas blancs de peau. Mais ce qui est vrai dans les maisons d’arrêt de Fresnes ou de Fleury-Merogis (région parisienne) ne l’est pas forcément dans celles de Saint-Brieuc ou d’Agen » ; 2) « la population carcérale ne se réduit pas aux maisons d’arrêt. Si l’on observe les Centrales accueillant des longues peines, et notamment des condamnés pour crimes sexuels, le constat est souvent inverse : la majorité des détenus y ont la peau blanche (8) ».

Les causalités ne sont donc pas de type culturaliste. Il existe cependant réellement une surreprésentation des noirs et des arabes dans les prisons proches des grandes agglomérations. « C’est l’aboutissement, souligne la juriste et criminologue Fabienne Brion, « logique » de toute une politique d’exclusion et de répression » (9). Nous pouvons même, selon moi, utiliser l’expression de « carrière de discriminé » dans laquelle les discriminations racistes subies dans la vie sociale (dans la recherche de stage au cour de la scolarité (10), dans l’orientation (11) scolaire ou de formation, dans l’accès à l’emploi (12), dans la recherche d’un logement (13), etc.) sont complétées par un contrôle au faciès récurent (14).

Les discriminations sociales et leurs effets économiques, la surveillance particulière, le contrôle policier d’exception et ses effets d’humiliation (15) suscitent inévitablement des réactions qui conduisent plus fréquemment devant la justice (16) (petite délinquance, rébellion à agent, fraude dans les transports en commun, etc.). La confrontation à la justice est, à son tour, un autre moment de confrontations avec la discrimination raciste : celle de notre système judiciaire. « Nous sommes face à une justice, résume le criminologue Sébastien Roché, qui concentre son énergie à condamner des jeunes d’origine étrangère » (17).

Après de longue année de négation, les données de la recherche sont désormais suffisantes pour attester d’une discrimination raciste systémique impactant violemment les trajectoires des étrangers en France mais aussi les français issus de l’immigration postcoloniale. La non prise en compte de cette question sociale majeure par les programmes des différentes organisations de « gauche » ou sa relégation à une place secondaire est explicative du décalage grandissant entre les classes populaires et ces organisations. Le résultat dans les urnes a été nettement palpable aux dernières municipales.

Classe, race, sexe et hôpital psychiatrique

Ma préoccupation sur les effets en « maladie mentale » des inégalités sociales et discriminations racistes et sexistes est issue d’un constat récurrent lors de conférences dans les quartiers populaires. A chaque fois que j’abordais la question des conséquences des discriminations subies sur les trajectoires et que je citais parmi de nombreuses autres (repli sur soi, intégration du stigmate, violence sur soi, etc.), la « maladie mentale », le débat tendait à se focaliser sur ces dernières. A l’issue du débat, systématiquement des personnes venaient me faire part de leur vécu personnel en la matière (un parent, un ami, un voisin, etc.). Cette présence récurrente du thème était en dissonance avec le silence politique, médiatique, de la recherche sur cette question. La violence des discriminations subies conduit à des fragilisations mentales destructrices conduisant fréquemment à l’hôpital psychiatrique. Cette conclusion est une banalité pour les habitants des quartiers populaires.

Le facteur « classe sociale » peut s’approcher par le biais de ce qui est appelé « souffrance psychique d’origine sociale » pour la distinguer « d’une perspective étiologique ou causaliste de nature médicale » (18). Les processus de paupérisation et de précarisation qui depuis plus de trois décennies diffusent une insécurité sociale dans les classes et quartiers populaires ne se traduisent pas seulement en baisse du niveau de vie ou en accès plus difficile aux biens et services, mais également en effets psychique. Le psychiatre des hôpitaux et directeur scientifique de l’observatoire national des pratiques de santé mentale, Jean Furtos, décrit ces effets comme suit :

Pourquoi « souffrance » ? Parce qu’il s’agit d’un mot de sens commun qui n’a pas besoin d’être défini et qui ne se déduit pas d’une localisation anatomique, comme la douleur organique d’une rage de dents ou d’un rhumatisme chronique ; il s’agit d’une douleur d’existence, d’une souffrance qui peut certes accompagner une douleur organique mais aussi l’humiliation, le mépris social, ou pire l’indifférence. Cette souffrance est « psychique » parce qu’elle est soumise au travail psychique qui peut être sidéré, comme dans le traumatisme traumatisant, ou plus ou moins élaboré (19).

Le facteur « race » laisse apparaître des effets aussi destructeurs sur la santé mentale des racisés. Le constat d’une surreprésentation de la psychose pour les populations issues de l’immigration est établi par plusieurs études épidémiologiques. Ainsi l’étude du docteur Ali Amad et de son équipe de recherche sur le département du Nord publiée en 2013 permet par de « valider l’existence du sur-risque de schizophrénie pour les populations immigrées en France, et leurs descendants »(20). Ce sur-risque est mesuré au moins jusqu’aux petits-enfants d’immigrés (21) . Les explications dominantes de ce constat qui pendant longtemps se sont centrées sur des explications à tendances biologistes et culturalistes s’orientent désormais de plus en plus vers la prise en compte des inégalités et des discriminations :

L’insuffisance des explications génétiques ou neurodéveloppementales (rôle des virus neurotropes, des troubles obstétricaux, du déficit en vitamine D notamment) avancées à la fin du XXème siècle associée au manque de pertinence de la thèse de l’erreur diagnostique due à une mécompréhension transculturelle ont amené la communauté scientifique à se pencher plus en détail sur les causes sociales. Différentes études ont ainsi porté sur le rôle de « l’adversité sociale » (social adversity), du sentiment « d’échec social » (social defeat) ou de la discrimination. La conjonction de facteurs psychosociaux défavorisant (isolement, chômage, exclusion, discrimination) vulnérabiliserait les personnes à l’égard de phénomènes pré-psychotiques puis psychotiques en cas de pérennisation de l’état d’adversité (22).

Les discriminations sexistes ont des conséquences tout autant dramatiques. Ici aussi les explications biologistes tendent à masquer l’ampleur des violences sociales subies productrices d’une « vulnérabilité sociale ». Les témoignages de 25 femmes salariées recueillies par Nadine Jasmin fait apparaître les conséquences suivantes des violences quotidiennes subies au travail et à l’extérieur de l’entreprise : « perte de confiance en soi, détresse, souffrance, isolement, repli, avec leur cortège de symptômes et de conséquences psychosomatiques. Tout aussi graves : la démotivation, le doute, la défiance, l’écœurement, la blessure morale » (23).

Quelques chiffres complémentaires non exhaustifs permettent d’approcher l’ampleur de la violence systémique subie par les femmes : 65 % des tentatives de suicide (24) sont le fait de femmes pour un nombre total estimé entre 176 000 et 200 000 ; dans neuf cas sur dix l’anorexie et la boulimie concernent des femmes (25) pour un total de 30 000 à 40 000 personnes par an pour la première et 220 000 pour la seconde (26) ; une femme sur cinq contre un homme sur dix sont sujet à la dépression (27) ; etc.

Pour être diffuse, la violence systémique des inégalités de classes et des discriminations sexistes et racistes n’en est pas moins une violence destructrice s’attaquant à l’intégrité physique et psychique. Frantz Fanon a démontré depuis bien longtemps déjà le mécanisme de cette violence subie à propos du racisme. Sans la prise de conscience des causes sociales et de la violence systémique subie, le dominé intériorise la responsabilité de sa situation : « S’il y a complexe d’infériorité, c’est à la suite d’un double processus : -économique d’abord ; - par intériorisation ou, mieux épidermisation de cette infériorité ensuite » (28). Le même auteur a également souligné la tendance à retourner contre soi la violence lorsque qu’aucun horizon d’émancipation collectif n’est disponible. Parlant de la violence coloniale et de ses effets sur le colonisé, il précise : « Cette agressivité sédimentée dans ses muscles, le colonisé va la manifester d’abord contre les siens. C’est la période où les nègres se bouffent entre eux … » (29).

La violence subie a besoin d’un canal d’expression politique collectif faute de quoi, elle se transforme en violence autodestructrice. Nous n’avons pas le choix : l’auto-organisation ou la destruction, l’émancipation collective ou la barbarie.

Source : Investig’Action

Violence et inégalités...

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RME Bernard Maris

9 Janvier 2015, 15:18pm

Publié par Bernard Maris

Parmi les personnes assassinées ce mercredi 7 janvier, il y avait Bernard Maris, chroniqueur, économiste hétérodoxe et membre du Conseil Général de la Banque de France. En son hommage, nous reproduisons sa chronique du 27 décembre 2013 pour Charlie Hebdo où il défendait le revenu minimum d’existence.

Pourquoi le Revenu minimum d’existence est-il une nécessité de la société post-capitaliste ?

Chronique de Bernard Maris publié le 27 décembre 2013 sur Charlie Hebdo

Encore faut-il qu’on croie à une société au-delà du capitalisme… Une société non violente, altruiste, respectueuse de l’environnement, bref, une société anti-humaine sachant que l’homme isolé ou en groupe est violent, égoïste et destructeur de l’environnement. (La Commission européenne vient d’autoriser la pêche en eaux profondes, histoire de détruire plus vite ce qui est en voie de disparition…)

Le Revenu Minimum d’Existence (RME) dissocie le travail du revenu, et, en ce sens, il peut être le virus qui va détruire la société capitaliste. Démonstration.

Le K, le capitalisme, est fondé sur l’appropriation, la rivalité, l’accumulation, l’échange qui enrichit. Mais au cœur de ce carré maléfique, propriété, rivalité, accumulation, échange, il y a un noyau d’énergie : le travail salarié. Le travail subi. Le travail qui fait de l’argent qui fait du travail. Or le facteur décisif de l’accumulation n’est plus la matière première, mais le capital humain, le travail qualifié si l’on préfère. D’où vient ce travail qualifié ? De la culture accumulée par l’humanité, d’Homère à Einstein, en passant par qui vous voudrez : Lavoisier, Alphonse Allais, Pierre Dac, Alexander Fleming, Picasso… Chaque être à sa naissance est héritier de cette culture. Héritier d’une sorte de rente culturelle, comme la bonne terre ou la forêt peuvent être une rente pour l’agriculteur.

Philosophiquement, il est tout à fait légitime de partager cette rente : les économistes partisans du RME l’estiment, en France, à 15 % du PIB. Autrement dit, 85 % du PIB vient de l’ingéniosité des Français en 2013, et 15 % de celle qu’ils ont héritée (ce qui peut paraître faible, mais admettons). Ces 15% sont un intérêt sur le capital humain accumulé de génération en génération. 15% du PIB distribué à tout Français, riche ou pauvre, équivaut grosso modo à 400 euros par mois. À vie. Avec ces 400 euros, tu fais ce que tu veux : tu travailles, tu ne travailles pas, tu travailles à mi-temps. Typiquement, la retraite par répartition est un revenu minimum d’existence (une allocation universelle) — elle est versée sans contrepartie. Dans une société où les machines remplacent de plus en plus fréquemment les hommes (les caissières, pilotes d’avion, conducteurs de tram ou de métro, etc., n’ont aucune raison d’être), le RME se justifie aussi par le fait qu’un volume croissant de richesse est produit par un volume décroissant de travail.

Un volume croissant de richesse est produit par un volume décroissant de travail

Le hic, c’est que le travail marchand, le salariat, joue indiscutablement un rôle socialisant. L’usine sociale, même s’il ne fait pas bon y travailler. André Gorz a longtemps été opposé au RME au nom de la socialisation par le travail. C’est pourquoi le RME ne doit pas exclure le travail, mais peut s’y ajouter. Typiquement, le bon contrat de travail, le contrat de travail d’avenir, est celui d’intermittent du spectacle (oui, je sais, les abus, les stars qui en profitent, etc. : mais toujours et partout il y a des passagers clandestins). L’intermittent fait des allers-retours entre travail et loisirs et, lorsqu’il travaille, il est dans le domaine de la culture, ce qui n’est pas désagréable.

Le RME se justifie aussi parce que tout être humain possède un droit sur l’eau, l’éducation, la santé. Il est en radicale opposition philosophique avec le RSA. Car le A exige un échange d’activité. Les libéraux pensent que le RME va créer une classe de parasites au détriment des «vrais actifs». Probablement pas. On trouvera toujours des alcooliques du travail servile. Mais le RME, en coupant le revenu du travail servile, enfonce un coin dans le béton capitaliste : enfin on peut vivre sans travailler. Vivre sans travailler fait toute la noblesse de la retraite — sauf que la vieillesse accompagne assez vite la retraite ; mieux vaut être un jeune noble qu’un vieux noble.

Certes, le RME exige une société altruiste, plutôt frugale et intelligente. Pas sûr qu’elle soit si loin… de gré ou de force !

Bernard Maris

RME Bernard Maris

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Orphelins de Charlie Hebdo...

7 Janvier 2015, 15:02pm

Publié par pam

Avec pacifisme, mais fermement, tout faire pour éviter les amalgames, crier que nous ne pouvons comprendre qu'on puisse au nom de Dieu attenter à la vie, à l'intégrité, à la liberté d'autres êtres humains. Athée encore plus profondément ce soir, je voudrais montrer notre solidarité, notre amour pour tous les êtres et notre si profonde tristesse de ce qui vient de se passer. Charlie, la Gueule Ouverte, Daniel Mermet, Coluche, autant que les grands philosophes et intellectuels, ont fait de nous ce que nous sommes aujourd'hui. Libres, anars et pleins d'espoir toujours et encore.

Orphelins de Charlie Hebdo...
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Vérité et politique...

7 Janvier 2015, 08:09am

Publié par pam

extraits de "Antimanuel de philosophie" de Michel Onfray :

9 - LA VÉRITÉ. Le politicien, le menteur et le cannabis.

Pourquoi honorer le devoir de vérité par la certitude de faire du mal ?

L’idéal est de ne pas se mettre dans la situation d’avoir à mentir, d’éviter l’action que vous vous sentirez obligé de cacher. Prévenir pour éviter de guérir. On peut aussi ne rien dire, sans qu’il soit besoin de mentir (refusé par les chrétiens : péché par omission). Le mensonge peut être un mal nécessaire. La vérité c’est la coïncidence entre l’être et le dire, entre une affirmation et l’état réel d’une chose, d’un fait, d’un geste, d’une parole. Est vrai ce qui a eu lieu.

Vérité rarement bonne à dire. La vie quotidienne se réduit à un genre de mensonge par omission.

Le mensonge rend impossible, et définitivement, la confiance nécessaire à la relation éthique. Chacun a droit à la vérité et il est un devoir de la donner pour celui qui en dispose. Chacun constate ne pas devoir forcément la vérité à tout le monde. Nécessité de distinguer le mensonge pour nuire, celui qui vise une tromperie destinée à soumettre l’autre, à l’éviter, à le mépriser, et le mensonge pour servir, qu’on commet pour épargner peine et douleur à une personne aimée.

On voit mal comment un homme décidé à sacrifier sa vie à la vérité pourrait faire une carrière politique. Comment parvenir au pouvoir, et une fois parvenu au sommet, s’y maintenir ?

Réponse : tous les moyens sont bons. Machiavélisme : art d’évacuer intégralement la morale pour réduire la politique à de purs problèmes de force : la fin justifie les moyens. Dans cette perspective, le mensonge fournit une arme redoutable et efficace.

L’accès au pouvoir suppose la démagogie = mensonge au peuple. Au lieu du souci de l’intérêt général que la fonction appelle, le politicien cherche bien souvent l’assentiment du plus grand nombre (51%!… des votants…) et pour l’obtenir il flatte, séduit, promet sans intention de tenir, et affirme ensuite que ses promesses n’engagent que ceux qui y ont cru.... Il ment aussi sur l’adversaire à discréditer. Il cache aussi ses zones d’ombre. Et il prétend présenter un projet pour le destin de la France alors qu’il a été concocté par des cabinets de conseillers en communication pour correspondre au profil du meilleur produit vendable. Toujours la volonté particulière triomphe au détriment de l’intérêt général.

La fonction politique oblige à un mensonge particulier caractérisé par une pratique sophiste. Les sophistes étaient des ennemis de Platon. Pour eux, l’essentiel réside dans la forme, jamais dans le fond. Ancêtres des publicitaires, aucune considération pour les idées véhiculées mais véhiculons et chèrement payés. Pour un sophiste, la vérité réside dans l’efficacité. Est vrai ce qui parvient à ses fins et produit ses effets. Est faux tout ce qui manque son but.

L’art politique est un art de la sophistique, donc du mensonge. Pour dissimuler cette évidence, les théoriciens du droit ont même forgé le concept de raison d’État qui permet de tout justifier, d’entretenir le silence, de classer des affaires secrets défense ou secrets d’État, de négocier avec des terroristes ou des États sanguinaires, de vendre des armes à des pays ennemis des Droits de l’Homme, mais amis quand ils paient.

La raison d’État prouve que l’État existe rarement pour les individus mais que les individus n’existent que pour le servir et qu’en cas de refus d’obéissance il dispose, tout puissant, de moyens de contrainte : police, tribunaux, armée, droit, loi.

Sachez-le, ne l’oubliez pas, et votez si le cœur vous en dit...

Haschich en vente libre à Amsterdam, interdit ici :

Preuve est faite qu’une frontière décide du juste et de l’injuste, du bien et du mal, du permis et du prohibé. Il n’existe donc pas une vérité universelle, commune à tous les peuples, du moins pas tant qu’un État universel n’est pas promulgué et que subsistent des vérités locales, subjectives, propres à des communautés limitées dans le temps et l’espace. La vérité définirait la proposition admise par le plus grand nombre à un moment donné de l’histoire et en un lieu précis. L’ensemble de ces vérités étant sujet à repentir, amendement et modification.

Pourtant, il existe des défenseurs de la vérité absolue, les platoniciens, pour lesquels il existe dans un monde intelligible et hors du temps, un monde des Idées pures. Évidemment, le christianisme s’est nourri de cette pensée pour mieux réfuter la diversité, l’explosion des visions du monde et ramasser sa proposition philosophique pour en faire un corps de doctrine se présentant comme la vérité : “Je suis la Vérité et la Vie” dit le Christ. Pour un chrétien, le temps qui passe, l’histoire et les changements, l’évolution et le progrès n’ont aucune incidence sur la Vérité révélée à laquelle ils sacrifient. Défenseurs de Platon et du Christ croient à la même universalité de la Vérité et à sa permanence en dehors des péripéties historiques.

L’inconvénient, c’est que les chrétiens se sont souvent et beaucoup trompés : géocentrisme (la Terre est au centre du système solaire) par exemple : il a fallu attendre 30 ans après qu’un homme ait mis le pied sur la Lune pour que Jean-Paul II reconnaisse que le soleil est au centre du système.

Vérité issue de la croyance et de la foi contre vérité procédant de la raison et de l’observation : le choc est rude. Car les vérités différentes et successives montrent des opinions changeantes, des certitudes rarement immuables mais occasionnelles et relatives à des conditions historiques. La vérité est singulière et non universelle, relative et non absolue. Est vrai ce qu’une époque énonce comme tel jusqu’à preuve du contraire. En dehors de quelques vérités irréfutables il n’existe que du changement. D’où la validité du perspectivisme (la vérité n’existe pas, seules existent des perspectives) sinon sa vérité. Là où je suis, je ne vois qu’une partie de ce qui m’apparaît. D’où une condamnation à ne saisir qu’une réalité fragmentée, mutilée. La vérité supposerait une saisie globale, intégrale du monde et de sa constitution dans le détail.

Que faut-il en conclure ? Non pas que nulle vérité n’existe, ce qui serait donner des arguments au nihilisme, révisionnisme, négationnisme qui mettent en doute l’existence véritable de faits historiques avérés afin de poursuivre un dessein politique dangereux, mais qu’une vérité n’est qu’un instantané.

Alain : “Le mensonge consiste à tromper, sur ce qu’on sait être vrai, une personne à qui l’on doit cette vérité-là. Le mensonge est donc un abus de confiance ; il suppose qu’au moins implicitement on a promis de dire la vérité.”

Vérité et politique...

La tâche de la philo selon Nietzsche : “Nuire à la bêtise”.

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Rixes, ou les conséquences de l'inhumanité.

4 Janvier 2015, 08:29am

Publié par Séverine Mayer. Médiapart

03 JANVIER 2015 | PAR SÉVERINE MAYER. MEDIAPART.

Ce qui devait arriver est arrivé.

Une rixe a éclaté hier soir entre de nombreux exilés, on dit qu’ils étaient entre 100 et 200.

Une bagarre qui aurait éclaté entre afghans et soudanais à cause de la nourriture.

Oui… La nourriture. Parce que pendant que les autorités lèvent le plan Grand Froid estimant que les températures sont assez clémentes pour dormir dehors, plus de 2300 personnes survivent avec un unique repas par jour.

Il y a des associations qui se démènent pour distribuer de quoi survivre sur les camps : couvertures, bâches… Mais aussi de la nourriture. Parce que Salam et l’Auberge des Migrants ne peuvent pas nourrir tout le monde. Une moyenne de 700 repas par jour, pour plus de 2000 personnes… Il est évident que de nombreux exilés crèvent de faim.

Quand on est en état de survie, quand on a faim et froid, l’instinct prend le dessus. On a les nerfs à vif, et on n’a plus rien à perdre.

Voilà donc où l’on en est. La survie est dure, impitoyable, dangereuse. Evidemment, 200 personnes qui se battent sur environ 2300, ce n’est pas la majorité. Mais c’est trop. C’est le signe, une fois de plus, que les conditions dans lesquelles on laisse se débrouiller seules plus de 2300 personnes exilées sont absolument inhumaines et intolérables.

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Ces rixes n’arrivent pas parce que les migrants sont méchants, dangereux ou agressifs. Elles arrivent parce que les autorités (toutes confondues de la mairie à l’état en passant par la préfecture) sont incompétentes, irresponsables et criminelles.

En France, on dit qu’il existe un délit de non assistance à personne en danger. Mais quand ces personnes en danger sontdes sans-abris, alors c’est moins grave. Si en plus ces personnes sont arrivées illégalement sur notre territoire, alors là, c’est carrément négligeable. C’est ça qu’on nous montre, c’est ce qui est mis en pratique, chaque jour à Calais, ville qui sombre peu à peu dans la caricature la plus sordide de l’inhumanité…

Il y a donc environ 2300 personnes en danger, beaucoup de malades (grippes, infections pulmonaires, engelures, blessures dues aux « rencontres avec les forces de l’ordre »…), des personnes qui ont faim, froid. Il y a des enfants, des femmes enceintes(souvent à la suite de viols durant le voyage). Et toutes ces personnes qui nécessiteraient une assistance médicale et/ou psychologique sont livrées à elles-mêmes. Dans un mépris total des autorités représentées par le préfet qui, je le rappelle, résume les exilés à « des personnes dont le projet est de violer la loi française ».

Oui, hier soir 200 personnes se sont battues. Pour de la nourriture, pour des abris.

Comme on se battrait si nous étions à leur place.

Ce sont d’autres exilés qui essaient de calmer les tensions. Soutenus par des bénévoles ou « simples » citoyens soucieux de préserver l’équilibre précaire d’un quotidien qui malgré tout, avec recul et objectivité, devrait être source d’exemple pour chacun de nous. Car s’il y a en effet parfois quelques heurts, il ne faut pas oublier que la majorité du temps, des centaines de personnes parviennent à vivre ensembles, à construire une église, une mosquée, une école, à s’organiser pour s’abriter, se nourrir, s’entraider, sans jamais poser de problème à personne.

Evidemment, les autorités ainsi que les pseudos sauveurs de Calais n’hésiteront pas à utiliser cet incident pour jeter de l’huile sur le feu. Ils se serviront de cette détresse, cette extrémité douloureuse pour prétendre à nouveau que les migrants sont méchantsCe n’est pas la décence qui les étouffe. Encore moins la compassion dont ils ne soupçonnent pas l’existence. Et puis, quand on n’a pas d’argument, quand on est incompétent, quand on est inutile et irresponsable, le mieux est encore de choisir l’option la plus facile pour se faire valoir, en l’occurrence, c’est tellement facile de crier au danger et au scandale devant une bagarre de migrants à bout de nerfs… Tant qu’il y aura des gens pour préférer la facilité à la réalité, il y aura des gens pour croire aux propagandes politico-médiatiques savamment distillées par des personnalités politiques confirmées ou pas…

On nourrit la détresse, la haine grandit.

Quand on contraint des êtres humains à vivre comme des bêtes, on doit assumer le fait que parfois, du coup, ils se mettent en colère et l’expriment violemment. Parce que malgré les conditions de survie insupportables, un être humain reste un être humain, avec une dignité, une ambition, un espoir, une volonté… S’ils sont en colère c’est qu’ils sont encore en vie, et qu’ils veulent le rester.

Rixes, ou les conséquences de l'inhumanité.

Et pendant ce temps, Merkel menace les grecs de les virer de l'Europe s'ils votent mal, s'ils donnent leurs voix à la gauche radicale. Hors de l'économie libérale, hors du pouvoir des banques et des méga-entreprises, point de salut ! C'est la première fois je crois que le message est aussi clair, ils n'ont plus aucune honte. Votez contre nous et on va faire de votre vie un enfer...

Et pendant ce temps on interdit l'inhumation d'un bébé de deux mois et demi parce qu'il est rom....

Alors merci, vous allez renforcer nos rangs, ceux des solutions et des moyens alternatifs, ceux des êtres humains qui placent le partage, la compassion, les liberté-égalité-fraternité et autres joies de vivre dans la dignité et une terre respectée, devant le confort surfait de vos sociétés industrialisées, déshumanisées... Encore un petit effort et les "Podemos" espagnols comme tous les alternatifs de tous les pays vont s'unir non seulement pour sauver la Grèce mais pour vous renverser une bonne fois. Et comme vous avez beaucoup de chance, on vous dégagera avec un gros câlin car pour la plupart nous sommes pacifistes. Quoique certains en aient un peu marre de tendre l'autre joue...!

Rixes, ou les conséquences de l'inhumanité.

Tout cela me met en joie, on commence bien l'année finalement, laissons les s'enferrer encore un peu plus dans leur politique de la croissance à tous prix, le chômage va continuer d'augmenter, les retraites vont baisser, les prix augmenter, les salaires stagner, ils continueront d'oublier de construire des logements pour les plus pauvres, de fermer leurs frontières, de proposer des aliments malsains est des soins au rabais et il suffira de se lever, d'aider ceux qui dorment encore devant leurs télés à se réveiller, et en marchant vers eux on s'apercevra de notre grand nombre et en douceur on les obligera à réparer les dégâts de leurs mauvais choix qui conduisent les pays et les individus dans un mur d'abrutissement, de désespérance, d'individualisme, de repli sur soi et de désengagement.

Que vivent les initiatives, les alternatives et ceux qui les portent et les imaginent !

Que vivent tous ceux pour qui humanité rime avec partage !

Rixes, ou les conséquences de l'inhumanité.

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