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Françoise Héritier

30 Mai 2013, 07:23am

Publié par pam

La domination masculine remonte à la nuit des temps, et plus précisément à l'époque paléolithique, celle des chasseurs-collecteurs. Quand les humains, peu nombreux (de l'ordre de 100 000) vivaient en groupes consanguins de 15/20 personnes.

L'analyse génétique de groupes décimés par une maladie ou une catastrophe, et dont les membres sont donc morts en même temps, permet de constater que les hommes et les enfants partagent le même ADN, mais que celui des femmes est différent.

Concrètement, cela signifie que les femmes venaient d'autres groupes. Elles constituaient une monnaie d'échanges ou faisaient l'objet de razzias.

Françoise Héritier rappelle que ce sont ces humains qui ont crée les premiers systèmes de pensée. Rien avant eux n'existait.

Aujourd'hui nous ne faisons pas des réformettes en essayant d'établir l'égalité hommes/femmes, nous faisons "un recommencement du monde".

selon Françoise Héritier :

« L'alimentation des femmes a toujours été sujette à des interdits. Notamment dans les périodes où elles auraient eu besoin d'avoir un surplus de protéines, car enceintes ou allaitantes – je pense à l'Inde, à des sociétés africaines ou amérindiennes. Elles puisent donc énormément dans leur organisme sans que cela soit compensé par une nourriture convenable ; les produits« bons », la viande, le gras, etc. étant réservés prioritairement aux hommes. (...) Cette « pression de sélection » qui dure vraisemblablement depuis l'apparition de Néandertal, il y a 750 000 ans, a entraîné des transformations physiques. A découlé de cela le fait de privilégier les hommes grands et les femmes petites pour arriver à des écarts de taille et de corpulence entre hommes et femmes7. »

Le Point.fr : Que vous a inspiré la violence des détracteurs du "mariage pour tous" ?

Françoise Héritier : Le mouvement a pris une ampleur considérable, car il est beaucoup plus facile, et plus visible, de protester que de soutenir. Mais les analyses, les sondages, la voie électorale et la volonté gouvernementale clairement affichée montrent bien qu'il n'y a pas d'opinion prise par surprise. Il faut également rappeler que c'est une loi qui ne porte pas de tort en retirant des droits aux personnes. Elle se contente d'en donner à certains qui n'en avaient pas. "Et les enfants ?" rétorque-t-on souvent avec ce slogan bêtasson "un papa, une maman". Je réponds que c'est oublier la réalité. Dans notre société, tous les enfants n'ont pas le droit à un père et une mère, et s'en accommodent très bien la plupart du temps. Dans notre histoire passée, il y a toujours eu une part importante de la population qui naissait bâtarde, de filles-mères car non mariées, sur qui régnait l'opprobre, car il leur manquait l'institution du mariage. Or, les détracteurs de la loi semblent oublier complètement cet aspect. Enfin, ils s'abritent, au nom de la religion, derrière l'idée de constante anthropologique, d'une nature des choses qui serait celle que Dieu a voulue. Or c'est totalement faux. L'ordre social a toujours été créé par l'esprit humain et correspondu à des impératifs qui étaient ceux d'un moment donné, avec ensuite transmission d'institutions au long cours. Dont le mariage.

Que dire de ceux qui crient à la disparition d'un ordre naturel ?

Il n'y a pas d'ordre naturel des choses. Le dieu des religions révélées est apparu il y a 8 000 ans dans notre histoire, ce qui n'est rien du tout par rapport à l'ancienneté du modèle de pensée qui existait déjà. Celui-ci a simplement été parachevé par l'introduction d'un dieu jaloux, intolérant, violent, incapable d'accepter la différence, la concurrence. Et qui a introduit un frein supplémentaire, pour les femmes notamment, qui est la notion de péché. Si vous ne faites pas ce que la nature vous dicte, relayant ce que Dieu a voulu, c'est-à-dire des enfants au sein du mariage reconnu par la société, eh bien vous péchez. Or, il se trouve qu'une bonne partie de la population ne pense pas comme ça et qu'il n'y a aucune raison de vouloir lui imposer, au nom de notre culture passée, un modèle qui n'a jamais été complètement respecté.

Comment expliquez-vous cette tendance humaine à penser que l'ordre dans lequel nous vivons est immuable ?

Il faut bien distinguer l'ordre social de l'ordre moral. L'ordre moral, c'est celui qui est ajouté pour nous faire croire que l'ordre social que l'on connaît est le seul juste. Or, l'ordre social change sous les actions et les volontés populaires. Mais depuis les origines, un seul modèle a existé : celui de la valeur différentielle des sexes, qui est fondé sur la domination du sexe masculin sur le sexe féminin. Et toutes les sociétés ont dérivé de ce modèle originel.

Comment s'est-il imposé à l'esprit humain ?

Par le fait que les hommes ne font pas leurs fils avec leur propre corps. Alors que les femmes, elles, font des filles et des fils. Pourquoi font-elles les fils et pas les hommes ? Parce qu'elles sont mises à leur disposition pour ça, pardi ! C'est du moins l'explication qui va s'enraciner dans les esprits. Donc les hommes vont s'échanger les femmes entre groupes pour assurer la continuité des lignées. L'instauration du mariage est un épisode de l'histoire de l'humanité qui assoit le modèle en supprimant définitivement à la fois l'inceste et les sexualités différentes qui étaient jusque-là autorisés. L'homosexualité ne menait pas à la reproduction sociale attendue. Mais il se trouve qu'on était à l'époque 300 000 sur terre, qu'il fallait assurer le lien et la paix sociale par des contrats, qu'on avait alors tout à créer. Mais maintenant que nous sommes 7 milliards ? Avons-nous encore besoin que les hommes échangent leurs soeurs entre eux pour fonder la société ? Nous ne vivons plus avec des arcs et des flèches ! Je ne dis pas qu'on ne puisse pas conserver l'institution du mariage pour partie, mais je pense qu'on peut parfaitement l'adapter. C'est le propre de l'esprit humain de changer.

On vit donc un moment historique ?

N'y voyons pas non plus une révolution brutale qui s'accomplit sous nos yeux en quelques dizaines d'années... Le mouvement a commencé progressivement avec les réflexions sur l'égalité entre les sexes au XVIIe siècle et s'est accru fortement avec les suffragettes aux XIXe et XXe siècles. Mais cette ère de changement nous conduit en effet inéluctablement vers un nouveau modèle bâti sur un autre rapport des sexes, qui impliquera nécessairement de nouvelles normes familiales. Lorsqu'on regarde ce qui se passe à l'étranger, on peut trouver que les rythmes d'adaptation sont bien différents. Mais à l'échelle de l'humanité, c'est la même période.

Françoise Héritier

Que pensez-vous du mot "mariage" dans "mariage pour tous" ? Qu'est-ce que le mariage pour une anthropologue comme vous ?

Le mariage n'a rien de sacré. C'est un contrat, qui est devenu dans notre esprit un contrat fondé sur l'intérêt collectif à unir deux groupes par l'intermédiaire de deux personnes. Et maintenant, sans même s'en rendre compte, ceux qui veulent à tout prix le protéger parlent de tout autre chose. Ils parlent d'un mariage fondé non plus sur l'intérêt collectif, mais sur l'amour, le penchant, le désir individuel, et qui n'a plus ce caractère fondateur du social. Les liens qui nous lient entre nous sont désormais garantis par l'État.

Même si PMA et GPA ont été retirées de la loi, celle-ci ne constitue-t-elle pas une étape vers ces pratiques ?

On raccorde au "mariage pour tous" les techniques de procréation parce qu'il va de soi que le rapport entre deux personnes de même sexe est improductif. Mais la possibilité d'accéder à ces techniques ne découle pas du mariage... Il y avait néanmoins deux grands manques dans le modèle archaïque dominant. D'abord, l'impossibilité de connaître à l'avance le sexe de l'enfant et s'exposer à avoir une ribambelle de filles avant le fils tant espéré. Ensuite, l'incertitude de la paternité. Car, à moins d'enfermer la femme, nul ne peut être certain que son conjoint est bien le géniteur des enfants qu'il a élevés. Aujourd'hui, il suffirait d'un pas pour qu'on puisse trier les embryons et choisir le sexe de l'enfant. Nous sommes donc en face de techniques modernes qu'on nous présente comme vouées à la satisfaction des besoins et des désirs féminins, alors qu'en fait, elles ne font que parachever ce que le modèle avait d'inachevé. Il faudra donc être vigilant. Les nouvelles techniques peuvent être inquiétantes si on ne les maîtrise pas dans le bon sens. Attention, je ne dis pas que je comprends les craintes "morales" de certains réfractaires. Je fais simplement état d'un risque anthropologique.

Et en ce qui concerne la GPA ?

Encore plus, évidemment. Car la notion de maternité éclate. À supposer qu'il ait fallu un ovule, donné par une donneuse, fécondé par le sperme du conjoint, on le replace ensuite dans l'utérus d'une mère porteuse, qui va accoucher et sera, du coup, considérée comme la mère, le bébé sera ensuite pris en charge par des nourrices et, enfin, par cette mère du couple social qui prend en charge l'éducation, les soins, l'amour. Donc, vous avez quatre mères potentielles, au moins. Et l'idée juridique classique du père incertain et de la mère certaine bascule totalement.

Quelle sera la place du père dans les nouvelles formes de la famille ?

Celle qu'il saura se construire. Les femmes auraient sans doute souhaité depuis bien longtemps que les pères aient une place plus grande et une responsabilité plus importante dans l'éducation de leurs enfants. Il se trouve que maintenant, on commence à s'y intéresser... Tant mieux. Les jusqu'au-boutistes vous diront que le rôle du père consiste à décréter ce qui est bien, ce qui est mal, féliciter, réprimander, sans s'occuper du quotidien. Il se trouve que je ne partage pas ce point de vue : un enfant a besoin de trouver autorité et tendresse tant chez sa mère que chez son père.

Le modèle du père détenteur de l'autorité et de la mère "purée Mousseline" n'est-il pas une image d'Épinal ? C'est un peu simpliste...

C'est exactement comme lorsqu'on vous dit que les enfants étaient bien meilleurs à l'école avant. Si je prends l'exemple de mon propre père, je me dis qu'il était bien plus impliqué que certains pères d'aujourd'hui dans notre éducation, ce qui peut surprendre pour un homme de son époque. Bref, tout n'est pas si tranché. C'est bien pour cela que le rôle du père reste à inventer.

Dans l'histoire de l'humanité, y a-t-il des exemples de mariage homosexuel ?

Il y a une cinquantaine d'années, les ethnologues faisaient état, chez les Nuer du Soudan, de mariages entre femmes, où l'une d'entre elles était considérée comme un homme. Elle va rentrer dans ce mariage en tant que mari et père des enfants qui seront engendrés par un serviteur. Il existe également des exemples de relations homosexuées, qui ne sont pas à proprement parler des mariages mais qui sont néanmoins reconnues institutionnellement. Dans les sociétés indiennes d'Amérique du Nord, où certains hommes ne peuvent pas se marier jeunes, car ils n'ont pas les moyens (le statut social, l'entregent..), ils peuvent vivre en attendant, de façon officielle et acceptée de tous, avec un transsexuel ou un travesti. C'est ce que les colons français ont appelé d'un terme négatif, les berdaches.

Vous avez souvent expliqué à quel point le masculin et le féminin structuraient notre pensée. Comment un enfant se construit-il avec deux pères ou deux mères ?

Il ne faut jamais perdre de vue l'incroyable plasticité de l'enfant et des sociétés humaines. La norme de l'enfant, c'est ce qu'il vit. Le problème naît lorsque ce qu'il vit est rejeté par le reste de la société. Or, si sa situation est acceptée, ce type de problème n'existe pas. Tous les individus possèdent en puissance la totalité des qualités qui garantiront à l'enfant une bonne éducation.

Que pensez-vous de l'action des Femen ?

Elles m'intéressent beaucoup. D'une part, parce que toutes les actions, non violentes, sont bonnes à prendre. Mais également car elles renvoient à des usages extrêmement intéressants qui ont lieu dans des sociétés africaines que l'on considère comme primitives. Il s'agit de femmes, parfois âgées ou aux seins tombants, qui, pour protester contre l'action de certains hommes, se rassemblent et se mettent nues, dévoilant leur poitrine et leur sexe devant les hommes horrifiés. Généralement, les hommes cèdent et le vivent comme une grande malédiction. C'est l'arme de la nudité. Elles montrent en quelque sorte aux hommes qu'ils ne seraient pas là si elles ne les avaient pas mis au monde. Elles semblent dire : "voyez d'où vous sortez". Or, les hommes ont beau révérer la mère, il y a une chose dont ils ont horreur, c'est de se dire en voyant les seins et le sexe de leur mère : je suis sorti de ce sexe-là. Les Femen, à leur manière, semblent reproduire cette malédiction.

Françoise Héritier
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