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deux soeurs, deux mondes.

25 Février 2013, 08:11am

Publié par pam

Allongée sur le ventre, Sarah pianotait sur son portable à une vitesse qui laissait présager que le flot de ses idées n’était endigué que par les limites que la morphologie digitale et sa position peu orthodoxe lui fixaient. 

Du haut de son refuge, Milly observait, dubitative, les orteils de sa sœur qui étaient pour le moment la partie la plus haute de son individu, orteils qui semblaient remuer au même rythme que les doigts en dessous d’eux sur le clavier.  

Dans l’esprit hautement imaginatif de la cadette, et néanmoins infiniment moins productive que l’aînée, une musique était née, surimposée au rythme des doigts et des orteils de sa sœur. Plutôt deux groupes d’elfes, l’un au sol, l’autre en l’air, totalement autonomes du reste de l’individu Sarah, imprimant chacun leur rythme, semblable et pourtant différent, et l’imagination de Milly inventait une musique qui coulait de et sur ces mouvements. 

Hier soir, son grand-père lui avait dit qu’il y avait autant d’idées que d’êtres vivants sur cette planète. Une idée pour chaque homme ? Pleins d’hommes sans idées, quelques hommes fourmillant d’idées ? Ou bien des milliards d’amibes, et même d’insectes et d’animaux sans idées, uniquement guidés par leur atavisme, et de nombreuses idées pour chaque humain ? Il lui avait suggéré d’attendre d’avoir atteint le fatidique “âge de raison” avant de chercher à philosopher, et qu’à son âge sa mère jouait normalement à la poupée et ne cherchait pas à rationaliser l’imagination humaine. Un temps pour tout et chacun à sa place ma jolie ! Elle adorait quand son grand-père l’appelait sa jolie, elle seule avait droit à cet épithète désuet. Elle avait souri en pensant qu’il était bien dommage qu’elle n’eut pas de poupée sous la main, elle aurait aimé jouer avec juste pour faire plaisir à ce vieux bonhomme bougon qu’elle aimait tant. 

Est-ce qu’elle avait trop d’idées ? Est-ce qu’elle risquait de dépenser tout son capital imaginatif trop vite, et que se passerait-il ensuite, quand il serait épuisé ? Devrait-elle finir ses jours la tête vide comme un navet ? Mais comment ralentir le flot d’idées qui se bousculait dans sa tête ? On ne pouvait pas fermer le robinet, il n’y avait aucun robinet, et s’apercevant qu’elle triturait le lobe de son oreille jusqu'à se faire mal, elle eu un début de fou rire silencieux et reporta son attention sur sa sœur. Elle au moins, semblait avoir trouvé un moyen de faire quelque chose de son imagination. En la regardant écrire si vite, Milly ne doutait pas que sa sœur aussi débordait et n’avait pas trouvé le robinet ! 

Mais tout à l’heure, quand leur mère viendrait les embrasser et leur souhaiter bonne nuit, l’une aurait écrit des pages et des pages pendant que l’autre paraîtrait avoir baillé au corneilles toute la soirée. Milly n’aimait pas l’idée que l’on puisse quantifier son intelligence, son imagination, sa vie, au volume produit de quoique ce soit.

Je suis une tomate qui mûrît au soleil des jours qui me restent à vivre jusqu’à l’”âge de raison”. 

Elle se glissa sous la couette de son lit en mezzanine et en suçant son pouce elle se repassa dans la tête la musique de tout à l’heure pour voir si ça fonctionnait sans le rythme des petits lutins.

Pam.

deux soeurs, deux mondes.
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