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politique

lettre à ceux qui s'en foutent...

24 Avril 2015, 05:50am

Publié par pam

Rien à ajouter, juste écoeurée des couleuvres qu'on veut nous faire avaler et des moyens employés par les politiques, les pseudo-économistes, les médias... pour nous détourner des vrais problèmes, des manipulations organisées pour faire passer la pilule encore et encore....

Encore que.. si j'ai quelque chose à ajouter :

"Et peu à peu, on nous enseigne qu’une vie n’en vaut pas une autre… Qu’un être humain n’en vaut pas un autre. Et que donc, par extension, ces morts là ne sont pas graves.

Ou comment sombrer peu à peu dans le pire de l’inhumanité…"

 

C'est déjà ce qu'on nous enseigne actuellement pour le traitement des Palestiniens.

C'est ce qu'on nous a enseigné pour le traitement des Indiens d'Amérique.

C'est ce qu'on nous a enseigné pour le traitement des Juifs durant la période nazie.

C'est ce qu'on nous a enseigné pour le traitement des Aborigènes d'Australie.

C'est ce qu'on nous a enseigné pour le traitement des Congolais (plus de 6 millions de personnes massacrées durant la conquête belge).

Ce que nous voyons là, c'est le résultat de la politique de Sarkozy et consorts...

Il fallait intervenir avant que le mal ne soit fait.

Duduche.

lettre à ceux qui s'en foutent...

une piste pour aider à notre échelle (merci Yog'la vie !) :

http://www.calais-ouverture-et-humanite.fr/

Calais, Ouverture & Humanité - Accueil

www.calais-ouverture-et-humanite.fr

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Pour réduire les inégalités sociales, il faut "refaire société"

25 Mars 2015, 10:13am

Publié par Romain Liagre et Nonfiction

Le sociologue François Dubet, tente, dans un court essai au titre presque provocateur, La préférence pour l’inégalité, de saisir comment la société française en est aujourd’hui arrivée à un tel délitement de ses liens de solidarité. Comment les acteurs d’une société républicaine, du citoyen jusqu’au plus haut niveau des pouvoirs publics, peuvent-ils faire ce choix collectif de l’inégalité? Selon l’auteur, l’augmentation des inégalités –à tous niveaux– depuis presque vingt ans, a mené à un réel épuisement de la solidarité au sein de la société française.

Dans son premier chapitre, il revient sur les différents types d’(in)égalité, reprenant notamment quelques répartitions marquantes, évoquant ainsi «les 50% des Français les plus pauvres (qui) partagent 4% du capital, alors que les 10% les plus riches en partagent 62% de manière très inéquitable.» Toutes les inégalités sont rapidement passées au crible: sociales, de genre, spatiales, économiques, etc. Il montre que si les inégalités économiques, la globalisation, tous les phénomènes dits structurels ou systémiques peuvent créer et aggraver les inégalités, c’est aussi et peut-être surtout par les choix des citoyens que les inégalités se font et ne se défont plus.

Même si son rôle est indéniable, on est donc loin du spectre de l’unique et imposante économie génératrice d’inégalités, et si celles-ci se creusent entre les plus nombreux et l’élite, «c’est aussi parce que les 99% ne conjuguent pas leurs efforts, pour la bonne raison que leurs pratiques sociales les plus banales participent à la production des inégalités.» Ainsi, on peut observer les dynamiques de création d’inégalités à une micro-échelle, lorsque par exemple un couple de la classe moyenne, déplorant généralement le manque de mixité sociale des quartiers, choisira tel quartier, telle école, afin de préserver un entre-soi protecteur.

Les Pinçon-Charlot ont bien démonté dans différents travaux les mécanismes de fabrication de l’entre-soi au sein des classes supérieures de la société française; mais Dubet montre bien ici que toutes les classes s’y livrent, notamment par crainte de déclassement (Eric Maurin). Leur objectif est de créer et d’entretenir «un capital social endogène». Ainsi, «Les individus ne recherchent pas les inégalités, mais leurs choix les engendrent.» A partir d’une brève analyse du système scolaire, sa spécialité, il rappelle comment l’école est, particulièrement depuis les années 1960, «une machine à reproduire les inégalités et à les reproduire entre générations». Tous les parents confrontés au choix d’établissements scolaires, qui souhaitent le meilleur pour leur progéniture, se retrouveront dans cette partie consacrée aux stratégies déployées pour obtenir la meilleure école, le meilleur diplôme, in fine la meilleure place «à venir» dans le système socio-économique. Le système scolaire français nous dit Dubet, élitiste et (re)producteur d’inégalités, «n’est pas élitiste parce qu’il sélectionne les élites (…) Il est élitiste parce que le mode de production des élites commande toutes les hiérarchies scolaires et tout le système de formation, et parce qu’il détermine l’expérience scolaire de tous, y compris de ceux qui ignorent l’existence même de ces formations.» Au-delà des constats statistiques, Dubet reprend l’idée selon laquelle ces choix de l’entre-soi, de détournement de carte scolaire, etc., ne seraient pas des plus rationnels, et se fondent surtout un imaginaire de peurs, de croyances, de sentiments. Force est de constater que, de plus en plus, cet imaginaire est fondé sur la peur, elle-même souvent peu fondée: peur de perdre son emploi, finir à la rue, perdre son rang, peur pour ses enfants et sa famille, etc.

L’autre croyance largement partagée à travers les différentes catégories sociales, est celle selon laquelle «une grande partie des inégalités sont justes et justifiables». Pour le dire autrement, les sans-emploi, les sans-domicile, tous ceux qu’on caractérise par le manque (sans toit, sans droit), mériteraient leur situation. Dans ce contexte, il ne reviendrait plus à ceux qui ont mérité et qui ont réussi d’aider ces victimes des inégalités. Solidarité, compassion, entraide, fraternité, ne sont plus de mise, et les victimes sont les premières responsables de leur situation. Ces jugements moraux viennent évidemment souvent d’une méconnaissance objective de la réalité économique et sociale. Comme le rappelle Dubet, tout le monde craint de perdre son logement, son emploi et de se transformer en SDF: «Les risques réels de chute et de déclassement se sont transformés en véritable panique morale, mais l’écrasante majorité des Français ne sont pas déclassés et ne sont pas directement menacés de l’être. Alors que 0,16% d’entre eux vivent dans la rue, 60% des Français craignent de devenir SDF!»

Dans le deuxième chapitre, le sociologue analyse les notions de solidarité et de fraternité. Rappelant les fondements de la solidarité (interdépendance des activités économiques et sociales, accord politique, imaginaire), il insiste une fois encore sur un «pilier» d’ordre plutôt symbolique, celui de la fraternité. Celle-ci serait une condition de recréation de l’égalité. S’il fait quelques retours historiques pour développer l’importance des dimensions imaginaires et symboliques (Printemps des peuple de 1848, Résistance française en 1944), Dubet nous met cependant en garde, en expliquant que «Ce n’est pas en regard de ces moments de fusion et de mobilisation exceptionnelles qu’il faut juger de la situation actuelle. La société française n’est ni délitée ni anomique et, contrairement aux récits de la décadence et de la crise, la vie sociale s’y déroule de manière relativement paisible et ordonnée.» Cela lui fait dire qu’à travers la multiplication des sondages d’opinion et des résultats d’élection plus ou moins décourageants, on développe des sentiments de malaise, de doute et de crainte, (à travers notamment la montée de tous les «–ismes»: intégrisme, individualisme, extrémisme, populisme, etc.), et que la solidarité ou plutôt «le sentiment de solidarité» se porte mal en France.

Il n’y aurait donc plus de roman collectif, de récit commun, autour d’une idée de nation solidaire. Il faut retrouver un sentiment de solidarité autour de piliers fondamentaux de la République, tels que le travail (fragmenté), la nation (dénationalisée), et les institutions (en crise). Ce grand principe s’est épuisé et, à présent, «L’éloignement du modèle de la solidarité fondée sur l’intégration nous engage à esquisser une autre représentation de la vie sociale, afin d’imaginer d’autres piliers de la solidarité.» L’auteur montre qu’actuellement l’idéal de cohésion sociale se fonde sur la place centrale de l’individu, qui doit (se) prouver, se mobiliser, développer des projets. Dans ce système exigeant, chacun doit pouvoir mettre en avant ces capacités d’intégration, de production, de participation.

Mais donc, que faire? Que faire, surtout, sans devenir conservateur ou rétrograde? Comment fabriquer ou plutôt recréer cette solidarité, cette fraternité? Comment redonner de la valeur au triptyque républicain de liberté, d’égalité et surtout de fraternité? Plutôt que de recréer un récit commun, Dubet pense qu’«il est plus raisonnable de nous tourner vers nos propres pratiques, quitte à sembler trop timides et trop peu ‘visionnaires’». C’est encore à partir d’un niveau micro-, d’une logique top-down, qu’il développe ses recommandations. Il faut ainsi reconstruire de la fraternité en partant du «bas», des citoyens, de l’école, du quartier, des liens de voisinage, afin de recréer du sens commun. Cette «reconstruction», ce renouveau, passe également par un regain de la mobilisation citoyenne autour d’intérêts communs, où la participation des habitants, si largement développée à gauche comme à droite, ne doit plus être une chimère marketing, afin que les acteurs de la vie publique se sentent à nouveau concernés et écoutés. En effet, «Donner du pouvoir aux acteurs suppose que l’on reconnaisse des compétences et pas seulement des droits, que l’on reconnaisse ce qu’ils sont et que leur soit offerte la possibilité de témoigner de leur expérience et d’agir sur leurs conditions de vie.» Il faut aussi que la démocratie, le système avec un grand S redevienne lisible et compréhensible pour tout un chacun. Ceci permettra de déconstruire nombre d’idées reçues défavorables à la reconstruction des solidarités. Comment savoir «Qui paie? Qui gagne?», alors qu’on sait par exemple que la France compte 600 régimes de retraite, 6.000 de retraite complémentaire, et 19 d’assurances-maladies! La refonte des institutions –et notamment toutes celles qui s’attachent au travail auprès d’autrui (enseignement, soin, aide aux personnes)– est dans ce cadre indispensable: revalorisation de la place des enseignants, des travailleurs sociaux, afin que «Ceux qui s’occupent des autres (se sentent) moins abandonnés à eux-mêmes, et ceux dont ils s’occupent (soient) mieux traités.»

Ce court ouvrage, positif en ces temps de crise(s) à répétition, est intéressant pour une première approche de la question de l’inégalité. Il complète habilement la lecture d’ouvrages récents de sociologie ou d’économie traitant de cette question, même s’il reste moins médiatique. On peut toutefois regretter que le format de l’essai, à peine plus d’une centaine de pages, empêche l’auteur d’aller plus avant dans sa réflexion, notamment concernant les leviers d’action concrets pour refonder une solidarité nouvelle.

Romain Liagre et Nonfiction

Pour réduire les inégalités sociales, il faut "refaire société"

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Politique...

23 Mars 2015, 08:46am

Publié par pam

“On voit mal comment un homme décidé à sacrifier sa vie à la vérité pourrait faire une carrière politique. Comment parvenir au pouvoir, et une fois parvenu au sommet, s’y maintenir ? Réponse : tous les moyens sont bons. Machiavélisme : art d’évacuer intégralement la morale pour réduire la politique à de purs problèmes de force : la fin justifie les moyens. Dans cette perspective, le mensonge fournit une arme redoutable et efficace.

L’accès au pouvoir suppose la démagogie = mensonge au peuple. Au lieu du souci de l’intérêt général que la fonction appelle, le politicien cherche bien souvent l’assentiment du plus grand nombre (51%!… 51 % des votants...) et pour l’obtenir il flatte, séduit, promet sans intention de tenir, et affirme ensuite que ses promesses n’engagent que ceux qui y ont cru.... Il ment aussi sur l’adversaire à discréditer. Il cache aussi ses zones d’ombre. Et il prétend présenter un projet pour le destin de la France alors qu’il a été concocté par des cabinets de conseillers en communication pour correspondre au profil du meilleur produit vendable.

Toujours la volonté particulière triomphe au détriment de l’intérêt général.

La fonction politique oblige à un mensonge particulier caractérisé par une pratique sophiste. Les sophistes étaient des ennemis de Platon. Pour eux, l’essentiel réside dans la forme, jamais dans le fond. Ancêtres des publicitaires, aucune considération pour les idées véhiculées et chèrement payés. Pour un sophiste, la vérité réside dans l’efficacité. Est vrai ce qui parvient à ses fins et produit ses effets. Est faux tout ce qui manque son but.

L’art politique est un art de la sophistique, donc du mensonge. Pour dissimuler cette évidence, les théoriciens du droit ont même forgé le concept de raison d’État qui permet de tout justifier, d’entretenir le silence, de classer des affaires secrets défense ou secrets d’État, de négocier avec des terroristes ou des États sanguinaires, de vendre des armes à des pays ennemis des Droits de l’Homme, mais amis quand ils paient.

La raison d’État prouve que l’État existe rarement pour les individus mais que les individus n’existent que pour le servir et qu’en cas de refus d’obéissance il dispose, tout puissant, de moyens de contrainte : police, tribunaux, armée, droit, loi. Sachez-le, ne l’oubliez pas, et votez si le cœur vous en dit...”

Michel Onfray in “Antimanuel de philosophie”.

Politique...

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injustices...

21 Février 2015, 08:59am

Publié par pam

Je ne hais pas les blancs

Je hais le système de suprématie blanche qui leur donne un pouvoir asymétrique et des privilèges immérités.

Je ne hais pas les policiers.
Je hais le schéma de brutalités policières qui harcèle et tue systématiquement les noirs et les gens de couleur en toute impunité.

Je ne hais pas les militaires.
Je hais l'horreur de la guerre qui terrorise les plus vulnérables d'entre nous, économiquement et politiquement.

Je ne hais pas les riches.
Je déteste le système capitaliste qui crée une minuscule élite au détriment de l'ensemble des populations.

C'est précisément par amour pour l'humanité que j'enrage devant ce système qui empêche les gens de prospérer et d'être libres. C'est frustrant de voir ma colère justifiée envers un système injuste interprétée comme de la haine contre des individus, mais c'est encore plus frustrant de voir souffrir les opprimés tandis que les mal adaptés à l'injustice restent silencieux.

Je ne serai pas silencieux ! Le silence est violence !

En hommage à Malcom X , assassiné il y a 50 ans, le dimanche 21 février 1965.

Merci Nicolas Casaux.

injustices...

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Futur OU croissance ?

17 Février 2015, 09:37am

Publié par Christiane Kliemann Nicolas Casaux

Soyons honnêtes: Nous devons choisir entre notre économie et notre futur! (Christiane Kliemann)

LePartage 13 février 2015

Environnement / Écologie

capitalisme, climat, croissance, écologie, économie,environnement

Article initialement publié en anglais sur le site du Guardian, en date du 23 janvier 2015.

Christiane Kliemann est une journaliste allemande, en Freelance qui écrit pour différents médias, dont le Guardian. Les sujets qu’elle aborde le plus souvent sont l’après-croissance, les alternatives économiques, et les changements sociétaux. Elle est membre de l‘organisation internationale pour la décroissance.

Oubliez Davos. L’heure est venue de créer un mouvement social qui mette la pression aux gouvernements et aux entreprises afin que la priorité soit mise sur la qualité de vie plutôt que sur la croissance économique.

La nouvelle année début à peine et nous sommes déjà submergés par des nouvelles horribles: deux nouveaux rapports ont accumulés des preuves du risque que l’activité économique humaine fait peser sur la vie terrestre, et un autre nous a stupéfait en expliquant que les 85 personnes les plus riches de la planète possédaient autant que les 50% les plus pauvres – et que le fossé se creusait en permanence. Sans parler des attaques de Charlie Hebdo, des guerres en cour au Moyen-Orient et en Ukraine, et de la situation catastrophique des réfugiés.

Parallèlement, beaucoup d’efforts sont faits pour nous assurer que la croissance économique et que l’économie capitaliste sont essentiels pour résoudre ce que certains appellent « la crise de civilisation ».

La croissance est le mot clé perpétuel du forum économique mondial – de cette année comme des autres. Les représentants nous assurent que leurs propres profits sont vitaux pour la sauvegarde de l’humanité, tandis que nous, les gens ordinaires, continuons avec notre routine: nous conduisons jovialement nos voitures, nous réservons nos vols pour nos prochaines vacances et élevons nos enfants comme nous l’avons toujours fait.

Il semble que nous souffrions de déni collectif vis-à-vis des implications menaçantes de la réalité. Nous croyons toujours en cette vieille litanie, comme quoi la croissance et la compétition sont des bonnes choses, comme quoi la technologie et les experts répareront tout et comme quoi le capitalisme est la victoire ultime de l’histoire. Les limites écologiques et les inégalités sociales croissantes, mais aussi la violence des fondamentalistes de tous bords en augmentation nous indiquent qu’il est grand temps de mettre en place une nouvelle économie et une nouvelle structure sociale. Une économie essentiellement basée sur la compétition continuera à perpétuer la violence et la haine.

[A ce propos la présentation de Naomi Klein lors des conférences Bioneers 2014 est extrêmement intéressante!!]:

Recherché: nouveau projet économique

Avant qu’un nouveau projet – la décroissance par exemple – puissent prendre racine, nous devons accepter qu’il ne reste plus que des options radicales. Nous devons choisir entre notre économie et notre futur.

Aujourd’hui même, la décroissance attire de plus en plus de monde, comme la quatrième conférence internationale sur la décroissance et pour la soutenabilité écologique et l’équité sociale, de l’an dernier à Leipzig, nous le prouve.

Elle englobe bien des aspects communs à un certain nombre d’initiative populaires sociales et écologiques à travers la planète:

  • Intégrer les problèmes sociaux et écologiques au lieu de les mettre en concurrence.
  • Remplacer la croissance économique par une idée holistique de bien-être
  • Se détourner de la production qui surexploite les ressources et de l’agriculture industrielle
  • Instaurer une démocratie réellement participative et la co-création
  • Préférer les petites solutions décentralisées avec retours rapides, relocaliser l’économie et décentraliser
  • Favoriser l’autonomie et la résilience
  • Créer des lieux de vies résilients plutôt que des emplois instables dans des chaines logistiques mondialisées

Dans les cercles proches du « mainstream », j’ai pu personnellement observer que critiquer la dépendance à la croissance économique et appeler à une transformation socio-écologique de l’économie était bien accueilli par beaucoup.

Le doute et l’hésitation naissent de l’impression répandue comme quoi transformer le système serait irréaliste, vu les puissants intérêts des élites. Les gens ordinaires se sentent plutôt sujets, plutôt que maitres, de leurs circonstances. Afin que la perspective d’une société de décroissance soit acceptée largement comme réaliste, nous devons accepter les points suivants:

  • Croissance et stabilité climatique sont incompatibles
  • La croissance perpétuelle n’augmente pas la prospérité
  • La croissance va de toute façon bientôt toucher à sa fin
  • Après un certain point, les coûts écologiques et sociaux du maintien de la croissance sont inacceptables
  • Les schémas de croissance et de consommation occidentaux sont de plus en plus réprouvés dans l’hémisphère Sud
  • Les « retombées économiques » n’existent pas
  • La « croissance verte » n’existe pas non plus
  • La décroissance ne signifie pas moins, mais différemment, c’est-à-dire répondre aux besoins de chacun de manière plus soutenable et équitable en utilisant moins de ressources
  • La décroissance n’est pas contre l’innovation technologique, mais requiert son administration démocratique et basée sur le principe de précaution

La marche pour le climat du 21 septembre 2014 à New-York!

Il est temps de créer un mouvement social mondial

En dépit de ce que les intérêts des corporations disent, nous pouvons tous comprendre qu’une bonne vie ne requiert pas plus de traffic, des maisons plus grandes, et plus de gaspillage. On ne peut pas comparer les bénéfices de « plus de trucs » alors que nos écosystèmes sont menacés et que cela entraine de la pauvreté extrême à certains endroits du globe.

Une bonne vie requiert que les besoins fondamentaux de tous soient sécurisés: nourriture, toit, affection, loisirs, protections, compréhension, santé, participation, création et liberté. Toutes ces conditions dépendent d’une planète saine.

Si nous prenons les valeurs occidentales – dont nous parlons sans cesse – au sérieux, il ne fait aucun doute que nous devons changer nos modes de vies et nous assurer que valeurs viennent avant les corporations et le profit.

Il est grand temps d’esquisser un vaste mouvement social qui mettrait la pression sur les gouvernements et le monde du commerce afin de modifier les productions et la consommation au bénéfice de tous. Nous voulons la coopération au lieu de la compétition, le bien commun au lieu de l’intérêt des corporations, la solidarité au lieu de l’avarice, des relations sociales fortes au lieu d’une consommation insensée, une gestion intelligente des ressources au lieu d’un extractivisme et la compassion au lieu de l’indifférence. Nous voulons moins de trafic, moins de méga-projets et plus de règles basées sur les communautés.

Il est grand temps de prendre en main notre futur et de réaliser que notre système économique actuel fait partie du problème et ne peut donc faire partie de la solution.

Christiane Kliemann

Traduction: Nicolas CASAUX

Futur OU croissance ?

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Partage...

12 Février 2015, 10:34am

Publié par pam

Ce matin, je vous conseille la lecture de cet article édifiant :

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terrorisme et politique de la banque mondiale...

2 Février 2015, 09:41am

Publié par pam

extrait de Reporterre :

Le terrorisme découle aussi de la politique de la Banque mondiale

ENTRETIEN AVEC IBRAHIMA COULIBALY

samedi 31 janvier 2015

Au Mali, les politiques imposées par le FMI et la Banque Mondiale ont détruit l’agriculture et l’éducation, poussant les jeunes vers le terrorisme. C’est la théorie d’Ibrahima Coulibaly, agriculteur, président de la Coordination nationale des organisations paysannes du Mali et ambassadeur de la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’Agriculture) pour l’agriculture familiale. Entretien.

Reporterre - Chez vous, dans un pays à 90 % musulman comme le Mali, comment avez-vous vous reçu la nouvelle des attentats terroristes en France ?

Ibrahima Coulibaly - D’abord il faut préciser que la majeure partie de la population malienne est musulmane, mais on pratique un Islam très, très tolérant, présent chez nous depuis plusieurs siècles. C’est seulement très récemment qu’un autre type d’Islam, comme l’Islam wahhabite [courant fondamentaliste de l’Islam - NDLR], s’est développé. Il est financé principalement par les pays du Golfe. C’est un Islam un peu particulier qui présente une interprétation qui n’est pas celle de la majeure partie des gens au Mali.

Le Coran est clair : on ne peut pas obliger quelqu’un à aimer une religion. On respecte les religions des autres. Ici il y a eu une condamnation quasi unanime des attentats, pour nous la religion ne peut pas prôner la violence, c’est écrit dans le Coran que la vie est sacrée. Sur le fond je pense que tout le monde aime vivre, donc si des gens n’ont plus peur de la mort il faut se poser des questions.

Je pense que l’origine de ce problème est l’exclusion sociale ; comme en France, au Mali l’État n’a pas de réponse pour les jeunes. Les États doivent se questionner là dessus partout dans le monde : aux États-Unis, en Israël, en Europe, pas seulement nous.

Comment expliquez-vous le développement du terrorisme dans votre pays ?

La base de la constitution d’une conscience humaine c’est l’éducation. Depuis quarante ans, la banque mondiale a détruit l’éducation dans notre pays. Donc les jeunes n’apprennent pas à voter, à être citoyens. Dans le Sahel, il n’y a pas d’école ou seulement des écoles coraniques. Ils prennent les enfants, mais n’ont rien pour les nourrir ni les entretenir. Alors les enfants passent leurs journées à mendier pour ces écoles. Ils sont battus s’ils ne ramassent pas assez d’argent.

La société ne donne pas d’éducation à ces enfants, ce sont des bandits.

Mais la pauvreté des agriculteurs maliens, qui représentent près de 80 % de la population, est-elle aussi en cause ?

Le monde rural en Afrique a été abandonné. La Banque mondiale et le FMI sont arrivés et ont décrété que les États africains n’avaient plus le droit de soutenir leur agriculture. Ils ont demandé l’ouverture des marchés, la libéralisation. Les agriculteurs se sont retrouvés dans une compétition féroce. En plus les intermédiaires sont apparus et ont pris une partie de leurs revenus. En vendant un sac de céréales, les paysans ne couvrent même plus leur coût de production.

Ajoutez à cela les aléas climatiques, les sécheresses, les inondations qui sont de plus en plus fréquentes à cause du réchauffement climatique...

Les familles sont pauvres, vulnérables, n’ont pas les revenus pour s’alimenter dignement et encore moins pour donner une éducation de qualité à leurs enfants parce qu’il faut payer, l’État ne prend plus en charge l’éducation de base.

Les enfants voient leurs parents pauvres, ne voient pas de solution à rester chez eux. Donc soit ils tentent d’émigrer en Europe. Soit ils rencontrent un marchand d’illusions qui leur dit que s’ils vont au combat, ils vont directement au paradis. Quelqu’un qui en a marre de cette vie ici peut avoir envie d’aller au paradis où tout est soit-disant mieux.

Quels groupes terroristes recrutent dans votre région ?

D’abord je précise que je dis terroristes et pas islamistes, car pour moi ces mouvements n’ont rien à voir avec l’Islam.

Par exemple dans le Nord du Mali on trouve le Mujao [Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest - NDLR], une branche dirigée par des noirs uniquement. Ces terroristes sont une émanation d’une branche de Boko Haram [présent surtout dans le Nord-Est du Nigéria - NDLR].

Ils recrutent aussi des Nigériens, des Burkinabés, des Mauritaniens, des Algériens, des Nigérians, etc. On trouve toutes les nationalités.

Ce qui me gêne c’est qu’en France on ne dit jamais comment ces gens sont financés. C’est leurs amis du Qatar qui financent, c’est l’Arabie Saoudite. Les entreprises occidentales, notamment pour le pétrole, sont là-bas alors on ne dit rien. Ce n’est pas du tout un problème lié à l’Islam ! Cela n’a rien à voir avec l’Islam.

C’est de l’instrumentalisation de la religion parce que c’est facile de mobiliser pour cela mais ce ne sont pas des gens qui croient en Dieu.

Quel intérêt auraient les monarchies du Golfe à financer ces mouvements ?

Tous ces mouvements salafistes ou wahhabites sont nés dans ces pays du Golfe. Ils ont mis les monarchies de la région en difficulté parce qu’ils voulaient les renverser. Les monarchies les ont donc financés pour se sauver. Ce n’est pas un secret !

Que peut-on faire pour que les jeunes de votre pays et des pays voisins n’aient plus envie de se tourner vers le terrorisme ?

J’aimerais être très optimiste et vous dire qu’il existe des solutions. Mais c’est un travail de cinquante ans pour enrayer ce mal parce qu’il est là depuis longtemps. En Afrique, nous n’avons pas les moyens que l’occident continue de piller nos ressources.

Il n’y a pas de solution miracle. Il faut commencer à donner une éducation de qualité à tous les enfants. Il faut créer du travail pour que les jeunes ne deviennent pas des bandits. Et il faut que l’occident fasse son autocritique, qu’il arrête les accords commerciaux qui étouffent notre agriculture.

L’Europe vient de signer un accord commercial avec l’Afrique de l’ouest. Nous, les représentants des agriculteurs, avons freiné pendant dix ans. Mais l’Europe a mis un ultimatum qui a fait que tous les chefs d’État ont signé, en dehors de la Gambie, de la Mauritanie et du Nigeria.

L’objectif de ces « Accords de Partenariat Economique » (APE), c’est le libre échange, c’est de supprimer les droits de douane pour que l’Europe puisse déverser chez nous sa production à bas coût. Les produits d’Europe vont concurrencer notre production, les agriculteurs ne vendront plus et la pauvreté va encore augmenter. (Lire à ce propos : L’Europe impose à l’Afrique un traité pire que le TAFTA - NDLR)

Ce sont des masses de paysans qui vont aller en ville, des masses de jeunes qui vont se jeter en mer pour immigrer ou qui vont rejoindre les groupes terroristes.

Propos recueillis par Marie Astier

terrorisme et politique de la banque mondiale...

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Onfray : "Qui tient un discours alternatif est intellectuellement criminalisé"

26 Janvier 2015, 08:16am

Publié par pam

Dimanche 18 Janvier 2015 à 5:00

Propos recueillis par

Alexis Lacroix

Le philosophe, fondateur de l'Université populaire de Caen, s'est toujours senti proche d'une gauche libertaire. La percée de Syriza en Grèce le réjouit ; il s'en explique à "Marianne".

BALTEL/SIPA

>>> Article paru dans Marianne daté du 9 janvier

Marianne : L'accélération du scénario grec, avec des élections législatives fixées au 25 janvier, pourrait provoquer une première : la victoire de Syriza, le parti d'Alexis Tsipras, et la formation d'un gouvernement à gauche de la social-démocratie dans un pays de l'Union européenne. En Espagne, Podemos semble bien parti pour mettre à mal le bipartisme Parti populaire-Parti socialiste ouvrier espagnol. Quelles réflexions vous inspire ce miniséisme politique ?
Michel Onfray : C'est une excellente chose ! Je suis très attentif à la cristallisation réussie de la gauche antilibérale grecque et espagnole - et désespère que le Front de gauche ne soit pas parvenu au même résultat ! Que Mélenchon n'ait pas été élu député d'Hénin-Beaumont alors que son homologue grec semble aux portes du pouvoir renseigne sur l'échec français qui, au contraire de la Grèce, voit Marine Le Pen aux portes du pouvoir réel ! Cette gauche antilibérale française a donc un travail d'autocritique à faire : pourquoi a-t-elle raté ce que Grecs et Espagnols ont d'ores et déjà gagné puisqu'ils sont à ce haut degré d'existence politique ?

Est-ce le carcan de l'austérité qui est seul visé ? Ou le cadre, plus général, d'un mépris cynique des peuples ?
LES ÉLITES NE TIRENT PAS LA CONCLUSION QUE LEUR POLITIQUE A ÉCHOUÉJe crois que les peuples sauraient accepter l'austérité s'ils constataient un résultat tangible dans leur vie quotidienne. Or, ils consentent à l'austérité et ils constatent la paupérisation. Toute voix qui propose de redonner de la dignité au peuple, droite et gauche confondues, ne manque pas d'attirer les suffrages. Que Syriza propose de rendre sa dignité à un peuple saigné à blanc est une bonne chose. Mais ce serait une terrible nouvelle qu'une fois au pouvoir elle n'y parvienne pas et succombe sous les assauts conjugués des marchés et de l'Europe, qui ne se laisseront pas faire ! L'extrême droite grecque, qui est vraiment une extrême droite pour le coup, aurait devant elle un boulevard - légal ou illégal. Le coup d'Etat n'est pas une formule politique périmée chez ces gens-là...

Que pensez-vous de ceux, à l'instar des dirigeants du FMI, qui tancent à nouveau le peuple grec ?
C'est la fonction du FMI qui est aux marchés ce que le KGB était au marxisme-léninisme : un instrument idéologique d'oppression politique. Le FMI est la partie émergée de l'iceberg du capitalisme mondialisé, sa salle des machines si vous préférez...

Grisées par la financiarisation, certaines élites se sont émancipées de toute décence. Sont-elles, aujourd'hui, rappelées à l'ordre ?

Les médias de masse répandent le discours libéral à flots continus, avec leurs intellectuels au service. Quiconque tient un discours alternatif est intellectuellement criminalisé. Les élites qui, depuis Maastricht, défendent le libéralisme ne tirent pas la conclusion qu'un quart de siècle de leur politique a échoué : comme aux temps soviétiques, elles estiment que c'est parce qu'on n'a pas mené assez loin leur politique !

A gauche, vous vous êtes inlassablement réclamé d'un humanisme attentif au sort des classes populaires. Quel regard jetez-vous sur la conversion de la social-démocratie au libéralisme?
Elle est ce qui a désespéré le peuple français. Ce désespoir nourrit le vote Front national et l'abstention. Dès lors, les maastrichtiens crient au loup contre le monstre qu'ils ont créé et nourrissent depuis 1983 !

Quels peuvent être les effets de la "bombe Syriza" sur la gauche française ? Sur la poursuite de la construction européenne ?
MA GAUCHE EST LIBERTAIRE. PAS AU SENS BOBO DU TERME, MAIS AU SENS DE PROUDHONL'arrivée au pouvoir de Syriza permettrait d'éprouver l'éthique de conviction militante, souvent insoucieuse du réel, au feu de l'éthique de responsabilité. L'ajustement qui ne manquerait pas d'advenir serait une leçon : s'effectuerait-il dans le sens du renoncement et de la déception ? (J'aurais hélas tendance à le croire...) Ou dans celui d'une dynamique nouvelle impulsée à l'Europe ? Je crois, je crains, je sais que l'Europe libérale ne se laisserait pas faire et qu'en liaison avec les marchés elle ferait tout pour que périsse cette expérience. Quoi qu'il arrive, l'histoire fait à nouveau la loi dans ce pays, qui fut l'un des creusets de notre civilisation.

Quels contours idéologiques et philosophiques devrait, selon vous, adopter une gauche du XXIe siècle ? Podemos et Syriza peuvent-ils servir de modèles - et si oui, comment ?
Ma gauche est libertaire. Non pas libertaire au sens bobo du terme, mais au sens de Proudhon : une gauche autogestionnaire qui économise les partis et les syndicats officiels pour inventer des modalités concrètes de pouvoirs effectifs. Une gauche de coopérations et de mutualisations, une gauche qui n'attend pas que le pouvoir lui soit donné par les urnes, mais qui le prend en agissant à gauche là où on est, là où on vit. Murray Bookchin* a pensé tout cela dans ce qu'il nommait le « communalisme libertaire ». Je tiens également en haute estime le travail de John Holloway qui a écrit Changer le monde sans prendre le pouvoir (Syllepse).

Le président de la République répond-il de façon adéquate au sentiment de nombreux Français que leur situation n'est pas prise en considération par leurs dirigeants ?
Non, bien sûr. Mais François Hollande est un professionnel de la politique. Il ne sait donc pas ce que sont les problèmes concrets des Français qui souffrent. Cet homme qui n'a quitté l'école que pour devenir politicien professionnel n'a rien fait d'autre dans sa vie que de la politique politicienne. Maire, député, conseiller général parachuté, président de conseil général, permanent du Parti socialiste pendant dix ans, que sait-il de la situation des gens, sinon ce que ses conseillers lui en disent sous forme de statistiques en relation avec sa cote de confiance et la seule perspective qui est désormais la sienne après avoir été élu, sa réélection ? Plutôt que l'ENA ou Sciences-Po, il me semble qu'il n'y aurait pas de meilleure formation pour une personne qui voudrait être président de la République (ou qui vient d'être élu, ce serait une expérience radicale...) que de vivre un an avec un Smic pour seul revenu et d'occuper l'emploi qui lui vaudrait ce salaire de misère. Métro, boulot, dodo, fins de mois impossibles, endettement, faire face à des dépenses imprévues (une machine à laver qui lâche...), habiller ses enfants qui grandissent, tirer un trait sur les restaurants, renoncer aux spectacles, au cinéma, au théâtre - des renoncements qui ne lui coûteraient pas beaucoup, semble-t-il, vu son ascèse de ce côté-là... -, aux vacances de neige ou d'été, aux week-ends... Fini les appartements de fonction, les chauffeurs, les domestiques, les cuisiniers, les notes de frais, les ors de la République ! Juste pour un mois qui, j'en suis certain, compterait dans la vie de l'impétrant. Le personnel politique français est déconnecté du peuple. Les députés le sont aussi, quelle que soit leur couleur politique : combien de paysans, de chauffeurs de taxi, d'employés, de chômeurs, d'artisans, de petits commerçants siègent à l'Assemblée nationale ? Ne parlons pas du Sénat... Qu'il ait choisi et nommé un ministre du Budget fraudeur du fisc, une ministre de la Culture inculte en littérature, un secrétaire d'Etat siégeant à la commission des Finances à l'Assemblée nationale qui fraude dès qu'il le peut (et qui est toujours député !), un secrétaire d'Etat aux Anciens Combattants qui confond ses comptes et ceux de l'Etat, tout cela montre qu'il ne vit qu'avec des gens coupés du monde, tout aux jouissances de leurs pouvoirs, jubilant de leur puissance, sans aucun souci de défendre les intérêts, sinon de leurs électeurs, du moins des Français...

* Murray Bookchin (1921-2006) est un militant et essayiste américain écologiste libertaire. Il est considéré aux Etats-Unis comme l'un des grands penseurs de la « nouvelle gauche ».

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comprendre l'évolution de la société ?

17 Janvier 2015, 07:08am

Publié par pam

De nouveau de la lecture, trop peut être, alors faites votre choix !

Inutile de dire que si nous ne nous posons pas de questions en ce moment, si nous ne cherchons pas de solutions, si nous ne nous retroussons pas les manches très vite... alors ce sera inutile demain de nous plaindre de l'évolution de notre société, de nos vies...

comprendre l'évolution de la société ?

LE JOUR D’APRÈS

Après l’émotion et la mobilisation, quels défis pour la société française et la défense des libertés dans le monde ?

PAR IVAN DU ROY

 

Difficile de trouver les mots après les événements tragiques des derniers jours et l’immense mobilisation citoyenne. La solidarité, l’émotion collective, la détermination, succèdent à l’horreur. L’agacement aussi parfois, la peur, les amalgames, les hypocrisies, les tentatives de récupération. Face à la complexité de la situation et de ses implications, l’analyse n’est pas simple : nous avons donc choisi quelques thèmes pour tenter de comprendre ce qui se joue ici. Pour tenter d’extraire du sens de cette avalanche de commentaires, d’analyses, d’expressions, de polémiques en devenir. Pour jouer aussi notre rôle de veilleurs, vigilants sur les conséquences de ces événements, sur ce que sera la France, le jour d’après.

 
 
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Une mobilisation inédite, où l’on aura vu la foule applaudir au passage des fourgons de police. Où l’on aura défilé contre le terrorisme, pour la liberté de la presse, la liberté d’expression, en hommage à des journalistes, à des policiers, à la mémoire des victimes d’un crime antisémite. En pensant aussi à tous ceux qui demain devront supporter les conséquences de ces événements. En premier lieu les musulmans, qui, dans le grand bazar des amalgames, sont déjà la cible de plusieurs actes islamophobes un peu partout sur le territoire (lire notre article). Difficile de trouver les mots pour décrire cette mobilisation. Entre émotion face aux événements tragiques et à ce réveil citoyen, et agacement face à un unanimisme construit par nos dirigeants. Entre un événement qui laisse sans voix, et qui suscite pourtant une avalanche de commentaires, le besoin de parler, discuter, échanger, analyser.

Une question est sur toutes les lèvres : « Et demain ? ». Que sera la France, le jour d’après ? Voici quelques mots pour tenter de comprendre. Et pour inviter à la vigilance.

Peur. Une phrase circule, reprise un peu partout. Celle de Fabian Stang, maire d’Oslo, après la tuerie de l’île Utøya perpétrée par le néo-nazi Anders Breivik en 2011, qui a fait 69 morts : « Nous allons punir le coupable. La punition, ce sera plus de générosité, plus de tolérance, plus de démocratie. » Dimanche, dans les mobilisations, un message fort : « Nous n’avons pas peur », la peur ne passera pas. Saurons-nous transformer cela en une exigence de plus de démocratie et de tolérance en France ? Ou verrons-nous une énième loi liberticide être votée au nom de la sécurité nationale et de la lutte contre le terrorisme ?

Terrorisme. Certains comparent cet évènement au 11 septembre 2001, une raison de plus pour s’interroger sur la façon dont les États-Unis ont répondu à cet événement en instaurant le Patriot Act. Évitons de reproduire les mêmes erreurs.

Patrick Viveret, philosophe : « L’extension du terrorisme alimenté par le fanatisme qu’exprime aujourd’hui Daesh est en effet une conséquence directe de la politique conduite par l’administration Bush en réponse aux attentats du 11 septembre. Le désastre de cette politique est patent tant à l’extérieur des États-Unis qu’à l’intérieur. D’un côté c’est le double échec de l’intervention militaire en Afghanistan qui conduit aujourd’hui au retour en force des talibans, et, plus encore, en Irak dont la désagrégation a permis la création d’un État terroriste qui instrumente l’Islam pour habiller ses crimes d’une justification prétendument religieuse.

De l’autre, à l’intérieur, ce sont les atteintes majeures aux libertés organisées par le Patriot Act, les crimes contre l’humanité commis dans les camps de torture organisés par la CIA, les logiques de peur et de repli identitaires qui conduisent aux régressions racistes malgré la présence historique d’un président noir à la maison blanche. Autant dire que ce sont les valeurs fondamentales de l’Amérique qui sont aujourd’hui menacées beaucoup plus efficacement par les conséquences de la politique de Bush que par l’attentat organisé par Ben Laden. Il en serait de même si, par malheur, une France saisie par ce que Wilhem Reich nommait "la peste émotionnelle", se laissait embarquer dans une double logique de guerre extérieure et intérieure, la première alimentant d’autant plus la seconde. » (…) « une logique de peur et de repli identitaire faciliterait encore davantage la lepénisation des esprits. Ce serait pour nos amis de Charlie une seconde mort » [2].

Alors que le gouvernement annonce déjà vouloir étudier de nouvelles mesures législatives, La Quadrature du Net, association de défense des droits et libertés des citoyens sur Internet, avertit : « Depuis 1986 chaque acte terroriste a été suivi d’une loi antiterroriste, lesquelles entraînent systématiquement un recul des libertés fondamentales au prétexte de la sécurité. Aujourd’hui, la dernière loi votée en novembre n’est même pas encore entrée en application que le gouvernement en annonce déjà de nouvelles, sans prendre le moindre temps de réflexion ou de mise à l’épreuve de la réalité, des effets ou de l’efficacité de ces lois. »

Guerre. Si la portée d’un acte terroriste se mesure à la réaction de la victime, par ces mobilisations, nous donnons aussi de la puissance à cet acte. Mais il ne s’agit pas de tomber dans les délires de ceux qui y voient une déclaration de guerre. Ceux qui voudraient nous entrainer sur le terrain de la guerre de civilisation. Ceux qui emploient des formules toute faites pour empêcher de penser, « renvoyant de manière calamiteuse aux déclarations de George Bush et des faucons américains au lendemain du 11-Septembre » (Médiapart). Un attentat perpétré par des fous au nom de la religion, par quelques individus au nom d’une idéologie, ne peut être assimilé à une guerre. « Les frères Kouachi, Coulibaly, comme Merah, ne sont pas plus musulmans qu’islamistes. Ils sont des Français, passés par la délinquance et la case prison avant de s’enfermer dans une radicalisation terroriste habillée de quelques minables oripeaux idéologiques »analysent François Bonnet et Edwy Plenel.

Prisons. Chérif et Saïd Kouachi, Amédy Coulibaly, mais aussi Mohamed Merah – qui a assassiné sept personnes, dont trois enfants de confession juive et trois militaires (dont deux de confession musulmane) –, Mehdi Nemmouche – auteur présumé de l’attaque contre le Musée juif de Belgique qui a tué quatre personnes le 24 mai 2014 à Bruxelles – et Khaled Kelkal – membre du Groupe islamique armé (GIA) algérien et impliqué dans la vague d’attentats qui touche la France en 1995 et fait dix morts (huit victimes lors de l’attentat à la bombe du RER B à Saint-Michel, un imam et son assistant assassinés dans le 18ème arrondissement) et 200 blessés – se sont tous radicalisés en prison, au contact de militants islamistes, après avoir sombré ou flirté avec la petite délinquance.

Cela pose crûment la question du rôle de l’institution carcérale dans la société française. La prison est considérée comme la réponse pénale prioritaire face à la petite délinquance, à ceux qui récidivent. Fin décembre, 67 105 personnes étaient incarcérées en France, dont une sur quatre n’ont pas encore été jugées (17 526 prévenus). Pourquoi est-elle le lieu privilégié de la radicalisation menant à de dramatiques passages à l’acte ? Comment l’éviter ? Comment ouvrir d’autres horizons que cette radicalisation à des jeunes gens condamnés pour des délits de droit commun, alors que les actions de prévention et de luttes contre la récidive, autre que l’emprisonnement, ont été décriées depuis tant d’années ?

Désolidarisation. Le jour même de l’attentat contre Charlie Hebdo, certains enjoignent les Français de confession musulmane à réaffirmer leur attachement aux valeurs de la République. Comment ne pas voir la violence de cette injonction à la désolidarisation ? Comme si, parce qu’on est musulman, on pouvait être a priorisolidaire de cet attentat. Demande-t-on aux Français de confession chrétienne, à tous les Français, de se désolidariser des actes islamophobes perpétrés depuis quelques jours ? Sans compter l’absurdité qu’il y a à renvoyer publiquement des citoyens français à leur islamité, alors qu’on leur demande chaque jour de mettre cette part de leur identité en sourdine, de ne l’exprimer que dans l’intimité. Une telle injonction à la désolidarisation fait bien sûr le jeu de l’extrême droite, mais aussi de l’islamisme, par les amalgames qu’il génère, la souffrance ou l’exaspération légitime qu’il provoque chez ceux qui sont visés, sommés de donner des gages de leur appartenance à la communauté française, de leur citoyenneté.

« Comment les musulmans pourraient-ils se dissocier d’actes auxquels ils ne se sont jamais associés ? Pourquoi les musulmans auraient-ils à se dissocier de leurs bourreaux ? »écrivent des responsables de collectifs et réseaux citoyens des quartiers populaires et de lutte contre les discriminations. Le fait que plusieurs victimes soient de confession musulmane renforce l’absurdité de cette injonction.

« Peut-être que la plupart des musulmans sont pacifiques, mais jusqu’à ce qu’ils reconnaissent et détruisent leur cancer djihadiste, ils doivent être tenus pour responsables », ose affirmer le milliardaire états-unien Rupert Murdoch le 10 janvier sur Twitter. En réponse à ces propos islamophobes, J.K. Rowling, auteur de la série Harry Potter, rétorque : « Je suis née chrétienne. Si cela me rend responsable de ce que dit Murdoch, je m’auto-excommunie. »

Amalgame. Tout cela nourrit l’amalgame. En témoigne la stigmatisation que subissent les jeunes de Seine-Saint-Denis, pointés du doigt lors de quelques perturbations de la minute de silence, organisée le 9 janvier en hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo.

Marie, enseignante en Seine-Saint-Denis : « Les élèves de Seine Saint-Denis n’ont surtout rien demandé. Ils aimeraient bien qu’on leur foute la paix, pour une fois, qu’on arrête de braquer les projecteurs sur eux dès qu’un bas du front islamiste vient dire ou commettre quelque chose d’effroyable.
Pas d’amalgame, dit-on. Sauf qu’on regarde toujours du même côté quand quelque chose ne va pas. On dresse l’inconscient des lecteurs, même les plus intelligents, à créer une association d’idées entre un attentat terroriste et des gamins de Seine Saint-Denis qui ne représentent pas la majorité et qui sont conditionnés par le milieu qui les a vus naître.
Oui, il y a des connards en Seine Saint-Denis. Oui, il y en a qui sont bien contents que Charb se soit pris une balle dans la tête. Non, tous les enfants de Seine Saint-Denis ne sont pas pour ces attentats. Non, tous les enfants de Seine Saint-Denis ne sont pas d’accord avec l’intégrisme islamiste. C’est même le contraire. Certains ont écrit spontanément des plaidoyers pour la liberté d’expression. D’autres ont eu des remarques plus intelligentes que certains adultes. D’autres ont lu « Liberté » de Paul Eluard en sanglotant.
En braquant les caméras et les dictaphones sur une poignée de crétins, on oublie l’intelligence des autres et la sienne. Pendant ce temps-là, des Musulmans et des Musulmanes se font agresser. Des mosquées sont incendiées, taguées, injuriées. »
(Pour mes élèves de Seine Saint-Denis, 10 janvier 2015).

Démocratie. Certains commentateurs soulignent l’importance de continuer à débattre. A dire qu’on peut ne pas être d’accord avec les positions de Charlie, à trouver certaines caricatures malvenues. Car la démocratie, c’est cela : la possibilité de la critique, du débat, de l’engueulade, du désaccord.

Abdelkrim Branine, rédacteur en chef de Beur FM : « Pour la petite minorité de crapules qui disent que Charlie Hebdo a pu mériter ce qui est arrivé, je laisse faire la justice. Ceux qui disent « Je ne suis pas Charlie » le font parfois de façon maladroite, mais il faut les écouter. Il ne faut pas faire de chantage intellectuel et dire comme le président George W. Bush : « Vous êtes avec nous ou contre nous ». Ils veulent simplement dire qu’ils n’étaient pas d’accord avec Charlie Hebdo, sa manière de traiter l’islam et les musulmans. Plus que le fait, réputé sacrilège, de caricaturer le prophète Mahomet, c’est un dessin le montrant avec une bombe dans son turban qui a choqué [en fait un dessin du quotidien danois Jyllands-Posten, republié en 2006]. Il s’apparentait à de l’islamophobie en liant islam et terrorisme. Mais ces désaccords, dans le cas de la tuerie qui a touché Charlie Hebdo, ne comptent pas. Et on n’a pas besoin de dire « Je suis Charlie » pour partager la peine des familles. » [3]

Solidarité internationale. Afghanistan, Algérie, Égypte, Irak, Kurdistan, Mali, Maroc, Palestine, Syrie, Tunisie… Les fronts où la bataille politique se mène contre le totalitarisme islamiste sont nombreux. Des mouvements sociaux y luttent de manière non violente pour les droits et l’émancipation. Et leurs ennemis sont multiples : les groupes armés se réclamant du djihad et de l’islam fondamentaliste mais aussi des dictatures, des régimes autoritaires, des lois répressives, des troupes d’occupation militaire. Il n’y a qu’à constater la périlleuse situation des médias et blogs indépendants du Moyen Orient qui tentent, malgré les risques d’assassinats, d’emprisonnements, de tortures, de châtiments corporels, d’informer – lumières vacillantes en faveur de la liberté d’expression.

Nombre de ces mouvements sont en contact avec des associations et des ONG françaises et européennes. Et ont besoin de leur soutien, comme l’a montré le rôle important qu’a joué l’organisation du Forum social mondial à Tunis en 2013 (lire notamment ici), après le renversement de la dictature Ben Ali, et qui se tiendra à nouveau dans la capitale tunisienne fin mars 2015. Mais ce combat, ces engagements, ces solidarités concrètes ne sont pas suffisamment visibles. Ni la bataille contre le totalitarisme fondamentaliste qui doit être érigé en priorité au même titre que d’autres indispensables combats, y compris sur le sol européen.

Vivre-ensemble. Lorsque l’émotion sera retombée, que les esprits seront un peu apaisés, il faudra prendre le temps de l’analyse de ce qui nous a amenés à ça. Une auto-critique lucide et sans complaisance, le bilan de ces années de démission politique. Pourquoi des gamins paumés aujourd’hui en France se font embrigader ? Pourquoi des jeunes partent faire le djihad en Syrie ? Faire le bilan de ces corps intermédiaires qui se délitent, des associations qui n’ont plus les moyens de faire leur travail sur le terrain. Se demander pourquoi, parfois, nous ne sommes plus capables de penser le vivre-ensemble, de manière sereine. Il ne s’agit pas seulement d’embrigadement religieux, mais aussi comprendre pourquoi tant de jeunes choisissent de se fourvoyer dans des idéologies basées sur la négation de l’autre et le rejet de son humanité, notamment à l’extrême-droite.

Catherine Robert, Isabelle Richer, Valérie Louys et Damien Boussard, professeurs en Seine-Saint-Denis : « Si les crimes perpétrés par ces assassins sont odieux, ce qui est terrible, c’est qu’ils parlent français, avec l’accent des jeunes de banlieue. Ces deux assassins sont comme nos élèves. Le traumatisme, pour nous, c’est aussi d’entendre cette voix, cet accent, ces mots. Voilà ce qui nous a fait nous sentir responsables. Évidemment, pas nous, personnellement : voilà ce que diront nos amis qui admirent notre engagement quotidien. Mais que personne, ici, ne vienne nous dire qu’avec tout ce que nous faisons, nous sommes dédouanés de cette responsabilité. Nous, c’est-à-dire les fonctionnaires d’un État défaillant, nous, les professeurs d’une école qui a laissé ces deux-là et tant d’autres sur le bord du chemin des valeurs républicaines, nous, citoyens français qui passons notre temps à nous plaindre de l’augmentation des impôts, nous contribuables qui profitons des niches fiscales quand nous le pouvons, nous qui avons laissé l’individu l’emporter sur le collectif, nous qui ne faisons pas de politique ou raillons ceux qui en font, etc. : nous sommes responsables de cette situation. Ceux de Charlie Hebdo étaient nos frères : nous les pleurons comme tels. Leurs assassins étaient orphelins, placés en foyer : pupilles de la nation, enfants de France. Nos enfants ont donc tué nos frères. Tragédie. Dans quelque culture que ce soit, cela provoque ce sentiment qui n’est jamais évoqué depuis quelques jours : la honte. » (...)

« Personne, dans les médias, ne dit cette honte. Personne ne semble vouloir en assumer la responsabilité. Celle d’un État qui laisse des imbéciles et des psychotiques croupir en prison et devenir le jouet des pervers manipulateurs, celle d’une école qu’on prive de moyens et de soutien, celle d’une politique de la ville qui parque les esclaves (sans papiers, sans carte d’électeur, sans nom, sans dents) dans des cloaques de banlieue. Celle d’une classe politique qui n’a pas compris que la vertu ne s’enseigne que par l’exemple. »  [4]

Récupérations. Nous ne sommes pas tous Charlie. Certains aimeraient se convaincre qu’ils le sont. En témoigne la présence dans la manifestation dimanche de dictateurs venus défiler au nom de ce qu’ils bafouent chaque jour. Reporters sans frontières « s’indigne de la présence à la “marche républicaine” à Paris de dirigeants de pays dans lesquels les journalistes et les blogueurs sont systématiquement brimés, tels l’Egypte, la Russie, la Turquie, l’Algérie et les Émirats arabes unis. Au classement mondial de la liberté de la presse publié par RSF, ces pays sont respectivement 159e, 148e, 154e, 121e et 118e sur 180 ». Willem, un des dessinateurs de Charlie Hebdo, ironisait dans un journal néerlandais : « Ça me fait bien rien rire. Nous vomissons sur tous ces gens qui, subitement, disent être nos amis. »

Hypocrisie. Le communiqué absurde du ministère des affaires étrangères du Maroc, annonçant sa présence à la manifestation, qui précise : « Au cas où des caricatures du Prophète — prière et salut sur Lui —, seraient représentées pendant cette marche, le ministre des affaires étrangères et de la coopération ou tout autre officiel marocain ne pourraient y participer ». L’Arabie Saoudite, qui dénonce la « couardise » de ces assassinats, alors que débute la flagellation du blogueur libéral Raïf Badawi, condamné à 1000 coups de fouet pour avoir critiqué le clergé wahhabite.

Karim Émile Bitar, directeur de rechercher à l’IRIS : « Il est pour le moins ironique de voir une cinquantaine de chefs d’État, dont une belle brochette de chantres de l’autoritarisme, venir honorer des journalistes issus pour la plupart d’un courant de pensée de la gauche radicale, anarchiste et libertaire, hostile à toutes les formes d’État et d’autorités. Tristement ironique également d’assister depuis quelques jours à ce festival de tartufferies, qui aurait donné la nausée, ou peut-être aussi amusé, les victimes de la tuerie. »

Efforts. Non, tous les médias ne sont pas Charlie. Beaucoup de médias proclament qu’ils n’arrêteront pas le combat. Mais quel combat ? Celui pour la liberté de la presse ? Le combat pour faire vivre des médias indépendants des pouvoirs économiques et politiques ? Comment être à la hauteur de l’insolence de Charlie, de sa liberté de ton, de son irrévérence ? Alors que défilent des millions de personnes pour défendre la liberté de la presse, les médias sauront-ils se saisir de cet attachement renouvelé pour s’interroger, loin de la course au scoop, de la priorité à l’émotion et au spectaculaire, des commentaires stériles sur l’actualité ? Sauront-ils demain être à la hauteur de l’attente aujourd’hui suscitée ? A quoi sert la liberté de la presse si elle est mal utilisée ?

Conscience. Si nous sommes Charlie, citoyens debout pour la défense des libertés, nous ne pouvons rester indifférents à ce qui se joue dans le monde. Notamment au Nigeria, là où les massacres perpétrés par le groupe Boko Haram se sont multipliés ces derniers jours et ont plongé le pays dans l’horreur. Une quinzaine de villages ont été attaqués en quelques jours, « des centaines de corps jonchant le sol »décriventles rares survivants. Si nous sommes Charlie, en conscience, nous ne pouvons pas fermer les yeux. Et faire comme si rien, ici, n’avait changé. Notre indignation, notre colère, notre mobilisation, ne peuvent pas être sélectives.

Agnès Rousseaux et Ivan du Roy

@AgnèsRousseaux
@IvanduRoy

comprendre l'évolution de la société ?

L’enfance misérable des frères Kouachi

ELOÏSE LEBOURG (REPORTERRE)

jeudi 15 janvier 2015

Quelle était l’enfance de Chérif et Saïd Kouachi, les deux hommes qui ont assassiné les journalistes et les policiers à Charlie Hebdo ? Une enfance misérable, de père absent et de mère prostituée, dans un immeuble populaire du 19e arrondissement de Paris. Evelyne les a connus, elle témoigne. Un document exclusif de Reporterre

Elle en rêvait, de son logement social. Elle pose donc meubles, enfants, mari, dans un F4 du 156 rue d’Aubervilliers, à Paris. Avec son CAP de comptabilité, Evelyne s’en va chaque matin travailler tout près de la cité, en plein 19earrondissement. Nous sommes dans les années 1980. La mixité sociale n’est encore qu’une théorie, un concept.

« Ici, nous vivions entre pauvres. Et encore, la plupart des gens, une fois passées quelques années, partaient ailleurs. Le quartier craignait vraiment. Nous avons décidé de rester pour changer notre environnement nous-mêmes, nous les locataires du 156. Nous voulions sauver notre quartier. »

Un enfant comme les autres

Alors, Evelyne crée des associations. L’une d’elles, Jeunes et locataires, voit le jour dans les années 1990. Son but est de sortir les enfants, de leur faire découvrir autre chose « que le ghetto ». Son association est une des rares à traverser le temps, elle existe pendant plus de dix ans. Elle parvient à dégoter quelques subventions, alors elle prend la main des gamins du quartier et les emmène ailleurs. Un goûter dans un parc, une sortie dans un beau quartier de Paris, et même un jour : Eurodisney.

On la prévient, dans la bande des enfants, l’un est particulièrement coquin, voire turbulent. Il s’appelle Chérif. Il se balade toujours avec son grand frère Saïd, plus discret. À croire que le plus petit est l’aîné. Saïd pleurniche tout le temps, et suit toujours son cadet. Evelyne surveille le cadet « comme du lait sur le feu ».

« J’adorais cet enfant. Il suffisait qu’on le cajole, qu’on le prenne dans les bras pour qu’il se calme. Moi, je l’ai trouvé touchant, ébahi comme tous les autres par la bande à Mickey. » Un enfant comme les autres, qui croit en la magie de Disney, et qui se calme dès qu’on l’apaise. « On les emmenait au cinéma, Chérif adorait y aller. »

Mère en détresse

Sa mère n’a pas d’argent pour payer la cantine, et elle n’est pas du genre à demander de l’aide. Evelyne qui aide tout le monde à faire ses papiers, ne l’a jamais vue dans son bureau. On ne sait rien du père, et peut-être même les enfants ont-ils des pères différents. Ils ont toujours vécu ici, nés en 1980 et 1982. Deux des cinq enfants ont déjà été placés ailleurs par les services sociaux, quand Evelyne suit Cherif et Saïd.

Quelques mois après la sortie à Eurodisney, Chérif rentre de l’école comme chaque midi. Accompagné comme toujours de son grand frère, il découvre ce midi-là, en plein milieu de l’appartement, sa maman morte. Morte de quoi ? Elle aurait avalé trop de médicaments. Pour beaucoup, il s’agit d’un suicide.

Finalement, tout le monde connaissait le quotidien de cette mère célibataire. Et les langues des habitants du quartier finissent par se délier. Elle ne parvenait plus à subvenir aux besoins de ses cinq enfants, elle avait fini par faire le trottoir pour arrondir les fins de mois. Elle serait morte, selon la gardienne qui était la seule qui lui parlait, enceinte d’un sixième enfant.

Les enfants sont orphelins, Saïd a douze ans, Chérif a dix ans. Ils quitteront le 156, pour passer leur adolescence, en Corrèze, dans un établissement de la Fondation Claude Pompidou

"On aurait dû aider cette maman"

Evelyne l’a reconnu sur sa télé mercredi 7 janvier. « J’ai appelé mon gendre, qui lui aussi a grandi dans le quartier. Il m’a bien confirmé. J’ai pleuré. Je me suis dit que je suis responsable. J’aurais dû aider cette maman. On n’aurait jamais dû emmener les enfants à Eurodisney, avec cet argent-là, on aurait dû aider cette maman. Chérif avait une dizaine d’années, pas plus. Finalement, à n’avoir rien vu, nous avons tué cette mère et avons été incapables de sauver ses enfants. »

Evelyne est inconsolable devant sa télévision. « Chérif était un enfant comme les autres. Mais il n’aura pas reçu d’amour… Il a trouvé dans le fanatisme religieux, la famille qu’il n’a jamais eue. Ils ont su lui monter la tête. En même temps, c’est facile de s’en prendre à des gamins aussi isolés et fragiles. Personne n’était là pour le remettre dans le droit chemin. »

"S’il avait eu une enfance heureuse, serait-il devenu terroriste ?

Evelyne tient pour responsable la politique de la Ville. « Le but était de parquer là les pauvres. Et personne ne s’en occupait. Les assistantes sociales démissionnaient une à une. Elles avaient trop de boulot par chez nous, elles préféraient se faire muter ailleurs. Alors chaque mois, on avait une nouvelle personne qui reprenait notre dossier, et au final, on n’avançait pas. »

Evelyne en veut aussi beaucoup au manque d’encadrement des enfants. « Il n’était pas rare que l’on voit des enfants de cinq-six ans traîner devant l’immeuble à minuit. Chérif lui, était comme abandonné. Je me souviens d’un jour durant lequel nous organisions un goûter. Nous n’avions pas de local, alors nous allions dans les caves. Je suis remontée chercher des gobelets, et là, j’ai vu un gardien demander à Chérif, qui était tout maigrelet, de se mettre à genoux pour demander pardon, parce qu’il avait fait une bêtise. Comme il n’avait pas de papa, et une maman absente, il était un peu le souffre-douleur. Enfin, je ne voudrais pas que vous pensiez que je le défends. Mais je veux dire, s’il avait eu une enfance heureuse, serait-il devenu un terroriste ? »

Elle raconte aussi, pour expliquer le contexte de désarroi, l’histoire d’un autre jeune, habitué de la brigade des mineurs, qu’elle faisait dormir chez elle, parce qu’il était battu par sa maman. Un jour, il fugue, les premières nuits, il dort sur le toit. Evelyne finit par le ramasser, lui faire passer une nuit dans le lit de son fils. Le matin, elle le dépose à la police. C’est un habitué, quatre fois qu’il vient. La première fois, à cause d’une brûlure au troisième degré causé par un fer à repasser. Evelyne se met en colère : « Combien de fois devrai-je vous l’amener avant que vous le retiriez de sa mère ? »

Mais le policier veut d’abord savoir comment l’enfant a vécu pendant ces huit jours d’errance. Il comprend tout, quand l’enfant parle d’un monsieur. « Les enfants étaient tellement laissés à l’abandon que le 156 était devenu un repère de pédophiles. Ils passaient le soir, les gamins étaient livrés à eux-mêmes sur le parking. Les parents ne les cherchaient pas… »

"Nous étions entourés de violence"

Evelyne en a marre : « Nous avions quatre centres sociaux dont La maison des copains de La Villette, Action fraternelle, ou encore Espace 19, mais les éducateurs, salariés, n’étaient pas plus âgés que les délinquants et leur donnaient rendez-vous dans les cafés à fumer des clopes et boire des verres. Moi, j’appliquais la méthode bénévole de la ’maman’ et je n’ai jamais eu de problème avec ces jeunes. Sont-ils totalement responsables de ce qu’ils deviennent ? Délinquants, drogués, et pour les frères Kouachi, ces monstres incompréhensibles ? »

Marise (prénom modifié) se pose la même question. À l’époque, elle aussi habite le quartier. Militante, elle multiplie les associations pour venir en aide aux quartiers difficiles. « J’ai vécu de bons moments. Mais avant les années 90, et la prise de conscience que la mixité sociale était indispensable, nous ne parlions pas de ça lors de nos réunions politiques. (NDLR : Marise a d’abord été militante au PC, puis au PS). La société délaisse les pauvres, les met en colère, les rend violents, puis parfois haineux. »

« Les seuls qui acceptaient de vivre au 156 étaient les sans-abris. Nous étions entourés de violence. » Evelyne renchérit. « Je me souviens de ces gamins dont le père était toujours saoûl, et s’endormait avant que les enfants ne rentrent de l’école. Il fermait à clef, les enfants dormaient dans les escaliers. Nous faisions des signalements, mais même les professeurs ne disaient rien… C’est une société entière qu’il faut condamner d’avoir laissé grandir des enfants dans une telle misère. »

"Terreau fertile"

Evelyne, chrétienne qui pense qu’il faut savoir rire de tout, savait que doucement l’islam gagnait dans le quartier. « Je voyais de plus en plus de femmes porter le voile, puis avoir des propos de moins en moins laïcs. »Marise acquiesce : « Au début, dans les années 90, un des pratiquants de la mosquée de la rue de Tanger faisait partie du Conseil de Quartier. On l’aimait beaucoup, il était très laïc, très ouvert. Nous faisions nos réunions dans la mosquée. Je trouvais cela formidable. Puis notre ami, un jour nous a dit qu’il quittait la mosquée, qu’il ne se retrouvait plus dans les paroles de l’imam. Dès lors, la porte de la mosquée nous est restée à jamais fermée, et nous voyions le changement dans le comportement. Les salafistes ont petit à petit pris possession des lieux, jusqu’à l’arrestation de la cellule des Buttes Chaumont. »

Marise pense que l’intégrisme ne peut prendre racine que sur ce genre de terreau fertile où la précarité et l’abandon ont pris la place normalement nécessaire de l’intégration. « Mais je suis optimiste, depuis l’avènement de la mixité sociale, les choses vont mieux. Je reste persuadée que la mixité était la bonne solution. En revanche, ces enfants nés dans le triple abandon, d’une société, parfois de racines, et encore pire d’éducation, n’ont pas pu apprendre les limites, pas pu s’intégrer… Et ils ont trouvé refuge dans la délinquance, la violence, la prison, et parfois dans l’intégrisme religieux. Il reste cependant de nombreuses structures à créer pour prévenir, intégrer, encadrer. Tenez, pour l’intégration, moi j’aime beaucoup animer l’atelier tricot au Centre Social Riquet mais je dis aux femmes d’arrêter de parler une langue entre elles que je ne comprends pas, j’ai l’impression qu’elles parlent de moi. Ça les fait rire. Mais finalement, parler le même langage quand on est ensemble, c’est plus simple non ? »

Pour Marise, « nous sommes responsables de ne pas avoir offert une jeunesse équilibrée à ces mômes, en n’ayant jamais vu la souffrance de leur mère, leur désarroi d’orphelins… Mais ce n’est pas une excuse pour tuer les autres et ne pas avoir le recul face à l’absurdité du fanatisme… »

Evelyne, elle, qui a pris sa retraite et vit maintenant dans la région Centre, concède : « Je ne devrais pas le dire, vous allez me prendre pour une folle, mais quelque part, moi ces gamins-là, je les plains… »

Lire aussi : Je ne suis pas en guerre

Source : Eloïse Lebourg pour Reporterre

Photos : Reporterre

A la fin de son reportage, le photographe de Reporterre a été abordé par deux hommes menaçants, qui lui ont enjoint de détruire ses photos. Dont il n’a pu sauver que quelques images.
Marise vit toujours dans le quartier.
L’ensemble d’habitation du 156 rue d’Aubervilliers a été rénové, et est très différent de ce qu’il était dans les années 1990.

Atterré : hommage à Bernard Maris de Charlie Hebdo

PAR JEAN-MARIE HARRIBEY 8 JANVIER 2015

  • Le mot "atterré” a pris aujourd’hui un autre sens. Il ne désigne plus seulement une poignée d’économistes en opposition avec leurs collègues qui continuent envers et contre toute pensée logique de faire prendre des vessies pour des lanternes aux citoyens et à leurs étudiants. Bernard Maris faisait partie de ces économistes atterrés. Mais aujourd’hui le mot “atterré” désigne l’effondrement qui nous atteint, nous sidère et nous submerge après son assassinat et celui de ses amis de Charlie Hebdo.

Bernard Maris fut peut-être, à l’aube du capitalisme néolibéral qui vit la “science” économique basculer définitivement dans l’apologie de la finance spéculative, l’un des premiers sinon le premier de notre génération à partir en bataille contre cette pseudo-science. Il fit cela avec toute sa connaissance de l’intérieur de la discipline et avec un humour ravageur, à l’image de son Charlie Hebdo, de notre Charlie Hebdo.

Car la bataille qu’il mena était double. D’abord contre ses pairs qui ne lui arrivaient pas à la cheville. Son livre Des économistes au-dessus de tout soupçon ou la grande mascarade des prédictions (A. Michel, 1990) dénonçait déjà il y a vingt-cinq ans, à une époque où les voix contraires étaient rares, les économistes “Diafoirus” et mettait en pièces les prétendues “lois” économiques enseignées dans toutes les universités.

Et il mena aussi une bataille pour la démocratie en rendant accessible, par la voie de la dérision et du pastiche, la dénonciation précise du discours envahissant la sphère cathodique. Il participa à sa manière à la critique de l’austérité pour les pauvres et des largesses pour les riches, du capitalisme envahissant tout, du productivisme qui détruit humains et planète, et son argumentation en faveur de la réduction du temps ne se démentit jamais.

Atterrés que cette voix se soit tue, que cette voix ait été tuée, ulcérés devant tant de violence et de haine envers l’humanité humaine, nous pleurons de tristesse et de stupeur.

Bernard Maris était un “atterré” non violent. Nous sommes tous des atterrés non violents, mais déterminés.

Jean-Marie Harribey, économiste, membre d’Attac

comprendre l'évolution de la société ?

« Notre société a produit ce qu’elle rejette aujourd’hui comme une monstruosité infâme »

Le Monde.fr | 15.01.2015 à 15h37

Par Didier Fassin, professeur de sciences sociales à l’Institute for Advanced Study de Princeton (New Jersey)

Après le temps de la sidération, le temps de la communion et le temps du recueillement autour des victimes des assassinats des 7, 8 et 9 janvier, devra venir le temps de la réflexion sur ces événements tragiques. Or l’émotion légitime et l’apparent consensus qui en a résulté tendent à délimiter l’espace du pensable et a fortiori du dicible. Un périmètre de sécurité idéologique impose ce qu’il est acceptable d’interroger et ce qui ne saurait l’être.

Condamner est nécessaire, analyser devient suspect. « Il y en a assez de toujours essayer de comprendre. À force de trop vouloir expliquer, nous avons fait preuve de complaisance depuis trop longtemps », me disait une personnalité de gauche connue pour ses engagements citoyens. Comprendre, ce serait déjà justifier. Ne plus comprendre, donc : se contenter de juger. Non seulement les tueurs, mais aussi les lycéens de Seine-Saint-Denis qui ne veulent pas respecter la minute de silence, les musulmans qui refusent de dire qu’ils sont Charlie, les personnes qui n’ont pas manifesté le 11 janvier, les collectivités qui offrent la possibilité de repas hallal dans les cantines des écoles – et les chercheurs qui essaient, justement, de comprendre.

« Excuses sociologiques »

On devine en effet le danger qu’il y aurait à tenter d’expliquer : ce serait s’exposer au risque de découvrir en quoi notre société a produit ce qu’elle rejette aujourd’hui comme une monstruosité infâme. Les causes sociales n’ont certes jamais eu bonne presse dans la pensée libérale, pour laquelle le sujet est le seul responsable de ses actes, mais elles ont longtemps nourri la réflexion socialiste, du moins jusqu’à ce qu’un Premier ministre les assimile à des « excuses sociologiques ».

Exeunt les causes sociales – et avec elles tous les travaux de sciences sociales qui s’efforcent de les analyser. Ne restent que des individus, démonisés et pathologisés, dont un commentateur décrit les « tares morales », incluant dans un même diagnostic les meurtriers et tous ceux qui leur ressemblent par leurs caractéristiques sociales, ethniques et religieuses supposées : les « jeunes de banlieue ». Prenons pourtant le risque d’éclairer l’expérience qu’ont ces derniers de notre société tant célébrée pour sa défense des valeurs républicaines.

Vivant dans des quartiers fortement ségrégués dans lesquels les taux de chômage et de précarité sont particulièrement élevés, ils prennent très tôt l’habitude de la stigmatisation et des discriminations. En guise d’éducation civique, leurs parents leur enseignent qu’ils doivent subir sans broncher les provocations des policiers lorsqu’ils sont soumis à des contrôles d’identité en raison de leur apparence. Quand ils recherchent un emploi, ils observent que, quelque diplômés qu’ils soient, leur couleur et leur patronyme érigent des obstacles difficilement franchissables, et quand ils sont en quête d’un logement, ils constatent que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Prier dans des lieux indignes

Les informations glanées dans les médias leur apportent quotidiennement leur lot de commentaires racistes, xénophobes et islamophobes de la part de responsables politiques, solennellement réprouvés par les autorités qui ajoutent néanmoins que ces formules extrêmes sont « de mauvaises réponses à de bonnes questions ».

S’ils sont musulmans, ils prient dans des sous-sols ou des préfabriqués, faute d’avoir obtenu une autorisation pour construire un lieu de culte digne, et bénéficient de jours fériés à Noël et à Pâques, pour le jeudi de l’Ascension et le lundi de Pentecôte, pour l’Assomption de la Vierge et la Toussaint, tandis qu’on les rappelle à l’ordre de la laïcité s’ils viennent à manquer l’école ou le travail le jour de l’Aïd.

À l’occasion, ils découvrent que, dans les prisons irakiennes et afghanes, des GIs urinent sur les corans des détenus pour les humilier ; ils constatent que la persécution des chrétiens par l’Etat islamique suscite bien plus de réprobation internationale que la torture des musulmans par l’armée des États-Unis ; ils apprennent que, dans les territoires palestiniens, une opération militaire soutenue par le gouvernement de la France fait des milliers de victimes parmi la population civile et que les manifestations de protestation contre ces bombardements sont interdites par le ministère de l’Intérieur.

Fait remarquable au regard de ces circonstances, dans leur très grande majorité, tous ces jeunes se taisent pourtant ; ils essaient de s’en sortir ; ils apprécient les efforts méritoires de professionnels et d’associations qui s’efforcent de les y aider ; et comme leurs parents avant eux, ils espèrent que leurs enfants auront plus de chance. En somme, ils respectent un pacte républicain et une promesse démocratique que la société n’honore guère à leur égard. Et lorsqu’un hebdomadaire satirique tourne en dérision ce qu’ils ont de plus sacré et qu’ils se sentent insultés au nom de ce qu’on leur dit être la liberté d’expression, ils détournent simplement le regard.

Prédicateurs illuminés ou cyniques

Cependant, quelques-uns parmi eux entrent dans la délinquance ou la criminalité, voire, au contact de prédicateurs illuminés ou cyniques, basculent dans la radicalité religieuse et la violence meurtrière, quand d’autres, peut-être tentés de les suivre, vivent par procuration ces carrières de révolte dans lesquelles ils n’entrent heureusement jamais.

Alors, se réclamant de valeurs dont ils oublient qu’eux-mêmes les appliquent sélectivement tandis qu’elles sont reconnues par la plupart des musulmans, celles et ceux qui considèrent qu’il serait dangereux de comprendre s’indignent. Contrairement à ce collectif d’enseignants et de citoyens qui déclare lucidement que « nos enfants ont tué nos frères », eux pensent qu’analyser serait risquer de dévoiler un passé problématique, un présent difficile et un futur compromis – risquer de devoir reconnaître une responsabilité dans une tragédie qui meurtrit mais rassemble. Décidément, mieux vaut juger, c’est-à-dire condamner – à l’opprobre, à la prison, au silence, peu importe pourvu que ce soit dans la conscience du devoir accompli.

« Nous sommes un peuple », titre avec enthousiasme un quotidien au lendemain de la manifestation du 11 janvier. Et tous ceux qui savent qu’ils n’en sont pas, de ce peuple, qu’ils n’y sont pas les bienvenus, tolérés tout au plus, continuent de se taire. Ils voient se mettre en place une protection policière aux abords des synagogues mais non des mosquées où profanations et agressions se multiplient. Ils regardent le président de la République aller prier aux côtés du chef de cet Etat israélien auquel il avait naguère déclaré son « amour » et se demandent quand il en fera de même dans un de leurs lieux de culte. Ils entendent le Premier ministre affirmer, dans un bel élan de solidarité : « Sans les Juifs de France, la France n’est plus la France ». Et, sans guère d’illusion, ils rêvent du jour où un chef de gouvernement français oserait prononcer ces mots : « Sans les musulmans de France, la France n’est plus la France ».


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/01/15/notre-societe-a-produit-ce-qu-elle-rejette-aujourd-hui-comme-une-monstruosite-infame_4557235_3232.html#QeSO8M9VVz0zcMAi.99

comprendre l'évolution de la société ?

Mediapart :

Il y aura d’autres Charlie tant que

11 JANVIER 2015 | PAR DOMINIQUE G BOULLIER


  1. tant que les guerres apparemment justes seront conduites avec les mêmes méthodes qui ne se soucient plus de gagner les esprits : la pratique de l’asymétrie extrême, celle des drones et celle des bombardements aveugles en Afghanistan, en Irak ou en Lybie ne gagne jamais les cœurs et finit par perdre militairement sur le long terme. Ces méthodes sont alors retournées en argument pour justifier les attaques terroristes hors sol et suicidaires
  2. tant que la puissance financière des dynasties de la péninsule arabe ne sera pas réduite à la portion congrue pour qu’elle arrête de financer les djihadistes (et d’alimenter leur idéologie d’origine, le wahhabisme) pour qu’elle ne tienne plus en otage l’énergie du monde par la rente pétrolière, qui génère le réchauffement climatique et sabote la transition énergétique.
  3. tant que le conflit israélo-palestinien ne sera pas réglé, les deux états reconnus, les murs abattus
  4. tant que la dictature financière ne sera pas terrassée car elle génère la misère, les inégalités mais aussi un modèle perverti de la démocratie : l’esprit de gain sans limite et à tout prix, la spéculation, la guerre économique ont tout envahi. La faillite morale du projet des pays capitalistes nourrit le ressentiment et constitue les religions comme seul refuge des exigences spirituelles. Les dérives des religions en intégrismes et en sectes (fondamentalismes islamistes, juifs, protestants, catholiques) répondent à cette faillite des espoirs de changement politique depuis la domination de la finance au début des années 80.
  5. tant que les banlieues, le chômage et la misère ne seront pas considérés comme les cibles prioritaires pour la cohésion sociale qui est défaite par le libéralisme : les investissements urbains, sociaux, sanitaires, éducatifs sont la grande priorité pour réduire les ghettos spatiaux et mentaux, producteurs de désespoir et de ressentiment. A l’inverse, le choix de la solution unique de l’enfermement généralisé dans des prisons surpeuplées et misérables a produit les résultats qu’on pouvait attendre, le renforcement des réseaux de fanatiques et de mafieux qui passent à l’acte.
  6. tant que les lois des clans, des mafias, des trafics d’influence et des industries de l’armement empêcheront d’interdire tout trafic d’armes et de détruire toutes les caches et circuits pourtant connus, de punir les intermédiaires beaucoup plus fortement que la drogue. Il est aisé pour les sectes de présenter les mafias (armes, drogue, prostitution, jeux, corruption) comme les symptômes de la faillite des « mécréants », même si ces sectes se comportent elles-mêmes comme des mafias.
  7. tant que le personnel politique n’aura pas été totalement renouvelé, les financements privés des candidats totalement interdits, les candidats acceptés seulement après inspection stricte de leurs situations fiscales et patrimoniales, de leurs liens avec les intérêts privés, pour créer un corps d’élus incorruptibles capables de prendre les décisions courageuses.
  8. tant que les racismes et sexismes ne seront pas partout combattus par la loi et par une éducation insistante à tous les niveaux scolaires pour apprendre la culture démocratique de l’altérité, pour apprendre la joie de vivre dans les différences (dont la différence clé homme-femme qui laisse un statut égal aux femmes),
  9. tant que le fait religieux et les principes de la laïcité ne seront pas enseignés et appliqués comme des éléments essentiels de notre diversité et de notre culture commune, de façon à pouvoir contredire les arguments théologiques fallacieux : les cultes doivent prendre leur part de responsabilité mais tout enseignement public laïque doit prendre à bras le corps cette question.
  10. tant que les médias libres, et indépendants des états et des intérêts privés, ne seront pas renforcés par des aides publiques pérennes.
  11. tant que la pression pour la diminution des dépenses publiques et des impôts ne s’inversera pas puisque toutes ces mesures ci-dessus (mais aussi les charges militaires et policières) dépendent des niveaux des prélèvements effectués par les états.

Voilà une liste qui permet de sortir de l’émotion, qui permet surtout de comprendre que la tâche est immense, que tout ce qu’on a détruit depuis près de quarante ans dans les pays capitalistes est en train de renforcer un modèle alternatif totalitaire chez les sectes religieuses, mais aussi chez les autoritaristes nationalistes. Tout se met en place pour un affrontement ethnico-religieux qui laissera impunis les crimes de la finance et du libéralisme, sa destruction des valeurs, des pouvoirs du politique, des états et des collectifs citoyens. L’union nationale n’a aucune chance de survivre à l’émotion, mais elle sera remplacée par l’envie de guerre contre des boucs-émissaires comme ce fut le cas tant de fois dans l’histoire. L’ennemi est déjà désigné, non plus un pays, ni même un groupe terroriste comme pendant les années 70, mais tous les musulmans.

Cette non-politique tripale et tribale est rendue possible par l’impuissance des alternatives sociales portées par les partis politiques. L’esprit de Mai 68 est mort définitivement avec les membres de l’équipe de Charlie Hebdo mais le vide est encore plus évident, vide de la pensée et des formations politiques. Ces partis sont incapables de traiter les peurs pour les réorienter en vision de l’avenir mobilisatrice et obligent tous et chacun à se replier sur les solutions locales ou sectorielles. C’est dans ces pratiques qu’il faut puiser pour inventer les nouvelles formes politiques, hors de la forme parti qui a définitivement dégénéré en entreprises claniques de reproduction oligarchique.

Mais l’ennemi doit être à nouveau clairement désigné, la dictature de la finance et tous ceux qui en sont les alliés (dont les monarchies pétrolières par exemple) mais aussi tous les modèles qui ont pénétré nos esprits malgré nous via les marques, les réseaux, le management, les rankings pour commencer. Ce n’est pas une crise d’identité, à connotation ethnique ou religieuse, c’est une crise de valeurs, abandonnées par la gauche qui a perdu son pouvoir d’attraction des imaginaires, des espoirs et des solidarités au profit des replis sectaires, identitaires, religieux ou nationalistes d’un côté, mercantiles, spéculatifs, égoïstes et tout-puissants de l’autre. Oui, il faut défendre becs et ongles la liberté contre le totalitarisme des sectes islamistes mais il faut réfuter les modèles de liberté libérale qu’a engendrés la finance et qui ont détruit de l’intérieur le moral et la morale des pays capitalistes pour générer partout le ressentiment. Si nous sommes faibles, si nous ne pouvons empêcher les dérives de ces jeunes français, c’est que nous les avons laissés dériver, car nous avons mis les priorités ailleurs que dans la liberté, l’égalité et la fraternité, qui ne sont plus crédibles, sauf l’instant d’une manifestation.

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politique et liberté d'expression...

15 Janvier 2015, 08:59am

Publié par pam

Je vous propose quelques textes, base de réflexion, un peu en vrac, à vous de faire le tri !

Myriam Revault d’Allonnes : “La politique est le champ des rapports de force. La passion du pouvoir corrompt. L’art de gouverner est celui de tromper les hommes. L’art d’être gouverné est celui d’apprendre la soumission, laquelle va de l’obéissance forcée à l’enchantement de la servitude volontaire.”

“Les événements des Larmes de la Liberté stigmatisent l’urgence d’inventer de nouvelles valeurs, plus en accord avec la réalité naturelle, et qui évoqueraient aussi, en plus de leurs droits, les devoirs des peuples envers la terre qui les porte.

¨Partout, aujourd’hui, des gens se dressent, au nom du respect et de la liberté, au nom du droit à la différence et à la dignité, pour la préservation des ressources naturelles et celle de la diversité de leurs identités culturelles.

Partout des peuples se lèvent, contre l’aveuglement matérialiste forcené, à court terme, qui dirige l’économie mondiale et détermine l’évolution des sociétés humaines.

Et aucun pouvoir, politique ou militaire, ne saura plus faire taire leurs colères contre les saccages et le mensonge, et leurs volontés de paix et d’équité.

Quels que soient les dommages.

Pour la première fois dans l’histoire, la constitution d’un pays moderne va être réécrite, en tenant compte des interactions des idéaux et des principes démocratiques avec les valeurs traditionnelles et spirituelles qui régissent la vie de ses habitants.”

Jean-Marc Pasquet in “Libre toujours”.

“... question qui a dominée tout le XX° siècle : le besoin d’avoir une emprise totale sur autrui.

- Je ne pensais pas que c’était une obsession réservée à ce siècle.

- Certes. Mais pendant cette période nous avons fait des progrès considérables en termes de contrôle et de manipulation des êtres humains. Nous avons tourné toutes les ressources de la technologie dans ce but. Prenez les camps de concentration nazis : c’est le premier exemple de meurtre high-tech, le nec plus ultra de l’extermination. La bombe atomique a été un autre triomphe du contrôle absolu sur les masses, non seulement par sa capacité à distribuer la mort de loin mais aussi en tant que moyen de chantage politique. Grâce à elle, qu’on le veuille ou non, nous avons tous gobé la supercherie de la guerre froide, pendant que de part et d’autre les gouvernants s’en servaient comme d’un prétexte pour mettre les gens au pas et construire de gigantesques appareils policiers... Et maintenant nous disposons de moyens d’informations toujours plus envahissants pour assurer ce contrôle sur les individus. En complément à la logique de la consommation permanente, celle qui permet au monde occidental d’occuper et d’asservir le commun des mortels.

- Mais quel rapport avec Salo ?

- Très simple. Pasolini a dépeint le fascisme dans sa version prétechnologique la plus pure : la conviction d’avoir le droit, le privilège de prendre complètement le contrôle sur quelqu’un au point de lui dénier plus encore que ses droits, son humanité, au point de le réduire à l’état d’objet jetable une fois qu’il a été utilisé jusqu’à ses ultimes ressources. Depuis, les aristocrates déments du film ont été détrônés par des sources de pouvoir encore plus puissantes, États, multinationales, banques de données... Mais le monde dans lequel nous vivons reste marqué par cette pulsion fondamentale de domination. Tous, nous voulons imposer nos vues aux autres. N’est-ce pas ?”

Douglas Kennedy in “Rien ne va plus”.

politique et liberté d'expression...

“On voit mal comment un homme décidé à sacrifier sa vie à la vérité pourrait faire une carrière politique. Comment parvenir au pouvoir, et une fois parvenu au sommet, s’y maintenir ? Réponse : tous les moyens sont bons. Machiavélisme : art d’évacuer intégralement la morale pour réduire la politique à de purs problèmes de force : la fin justifie les moyens. Dans cette perspective, le mensonge fournit une arme redoutable et efficace.

L’accès au pouvoir suppose la démagogie = mensonge au peuple. Au lieu du souci de l’intérêt général que la fonction appelle, le politicien cherche bien souvent l’assentiment du plus grand nombre (51%!) et pour l’obtenir il flatte, séduit, promet sans intention de tenir, et affirme ensuite que ses promesses n’engagent que ceux qui y ont cru.... Il ment aussi sur l’adversaire à discréditer. Il cache aussi ses zones d’ombre. Et il prétend présenter un projet pour le destin de la France alors qu’il a été concocté par des cabinets de conseillers en communication pour correspondre au profil du meilleur produit vendable.

Toujours la volonté particulière triomphe au détriment de l’intérêt général.

La fonction politique oblige à un mensonge particulier caractérisé par une pratique sophiste. Les sophistes étaient des ennemis de Platon. Pour eux, l’essentiel réside dans la forme, jamais dans le fond. Ancêtres des publicitaires, aucune considération pour les idées véhiculées et chèrement payés. Pour un sophiste, la vérité réside dans l’efficacité. Est vrai ce qui parvient à ses fins et produit ses effets. Est faux tout ce qui manque son but.

L’art politique est un art de la sophistique, donc du mensonge. Pour dissimuler cette évidence, les théoriciens du droit ont même forgé le concept de raison d’État qui permet de tout justifier, d’entretenir le silence, de classer des affaires secrets défense ou secrets d’État, de négocier avec des terroristes ou des États sanguinaires, de vendre des armes à des pays ennemis des Droits de l’Homme, mais amis quand ils paient.

La raison d’État prouve que l’État existe rarement pour les individus mais que les individus n’existent que pour le servir et qu’en cas de refus d’obéissance il dispose, tout puissant, de moyens de contrainte : police, tribunaux, armée, droit, loi. Sachez-le, ne l’oubliez pas, et votez si le cœur vous en dit...”

Michel Onfray in “Antimanuel de philosophie”.

politique et liberté d'expression...

“Le moine et le philosophe”.

J.F. : Science politique (= étude des systèmes de gouvernement) ?

M. : Le but du bouddhisme étant d’éliminer toute forme de souffrance, il est évident que la connaissance des principes d’une société juste, reposant sur des valeurs spirituelles, et sur le sens non seulement des droits de l’homme mais des devoirs de l’individu, a une importance primordiale.

Il faut que les principes qui animent la société soient vécus par ses membres comme une évidence indiscutable. Et tout dépend de la façon dont on applique les idéaux.

J.F. : Un des aspects de la crise des démocraties modernes, c’est que les citoyens ont de plus en plus de droits et de moins en moins de devoirs vis-à-vis de la collectivité. Certains asiatiques ont une théorie : le principe de relativité des droits de l’homme et des principes démocratiques. Il existe, selon eux, dans chaque civilisation une conception particulière des droits de l’homme.

M. : Selon le B., tous les êtres aspirent au bonheur et ont le même droit d’être heureux. Tous aspirent à être délivrés de la souffrance et ont le même droit de ne plus souffrir. Ces aspirations et ces droits ont bien entendu une valeur universelle. Il convient d’examiner la nature et l’efficacité des lois et institutions humaines pour voir si elles favorisent ou entravent ces droits fondamentaux. L’Orient est plus enclin que l’Occident à considérer que l’harmonie d’une société ne doit pas être compromise par une forme d’anarchie qui consiste à utiliser la notion de droits de l’homme pour faire n’importe quoi, n’importe comment, n’importe quand, tant que cela est “permis”, car une telle attitude conduit à un déséquilibre entre droits et devoirs, entre la liberté pour soi et la responsabilité à l’égard d’autrui. C’est l’”individu roi” qui prédomine dans les sociétés occidentales. Dans la mesure où il reste dans le cadre des lois, il peut pratiquement faire n’importe quoi.

J.F. : Les droits de certains individus ou groupes atteignent en fait, souvent, à une permissivité qui sort de la légalité. Ce sont des droits hors du droit.

M. : Ce n’est pas une source de bonheur pour l’individu, et il troublera constamment la société. La responsabilité de l’individu, c’est de préserver consciemment l’harmonie de la société. On ne peut y parvenir que si les individus ne respectent pas les lois par obligation, mais à la lumière d’une éthique à la fois temporelle et spirituelle. Une société régie par une tradition de nature plus spirituelle (Inde et Tibet jusqu’à peu), attache une importance plus grande au bien-être global de la communauté qu’au respect de l’individualisme à tout prix. L’échec et le drame des régimes totalitaires, c’est qu’ils s’opposent à l’individualisme et dominant les individus de façon aveugle et violente, et prétendent assurer le bonheur des peuples d’une manière grossièrement contredite par les faits. Il ne s’agit donc pas de restreindre la liberté de l’individu mais d’éduquer son sens des responsabilités. Le Dalaï-lama répète souvent qu’il est essentiel de garantir l’égalité des droits de l’homme et de la femme, l’égalité des droits fondamentaux à la vie, au bonheur et à la protection de la souffrance, quels que soient notre race, notre caste ou notre sexe.

La conception des droits de l’homme de Li Peng (1° ministre chinois) n’a rien à voir avec la notion de responsabilité de l’individu vis-à-vis du bien-être général de la société ; elle relève plutôt de la hantise du chaos (qu’il est prêt à tout instant à conjurer dans le sang), la hantise de libertés qui déstabiliseraient le régime totalitaire.

J.F. : Les sociétés démocratiques se prêtent à toute sorte de manoeuvres qui permettent à des groupes catégoriels (lobbies), des privilégiés, de bénéficier de certains privilèges, de tenter d’extorquer à la communauté des avantages spéciaux en les faisant passer pour des droits démocratiques. Débat actuel sur les “avantages acquis” en Europe et aux USA. Au fil des ans, ils sont devenus abusifs, détérioration quasi inévitable dans les démocraties. Il faudrait pouvoir ramener le compteur à zéro : l’égalité de tous devant la loi et devant l’utilisation de l’argent public. Voir certains s’organiser pour obtenir un traitement privilégié par rapport à la loi commune et pour se dispenser de la respecter, est un vieux démon de la démocratie. Déjà Platon montrait comment, en dégénérant, la démocratie peut engendrer la tyrannie : à partir du moment où les droits démocratiques ne sont plus constitués que par une mosaïque d’intérêts particuliers qui s’affrontent au détriment d’autrui en utilisant la rhétorique de l’intérêt général, on aboutit à un état d’anarchie incontrôlable qui fait inéluctablement la tentation du gouvernement autoritaire qui surgit (Italie des années 20, Espagne des années 30...). Un régime dictatorial ne sort jamais du néant.

M. : Exemple de la violence : le public est fasciné par la violence et le sexe. Les producteurs voient l’argent à prendre, les législateurs sont paralysés par la crainte d’égratigner la liberté d’expression. Le résultat est une ignorance complète de la notion de responsabilité et une incapacité à traduire cette notion en lois ou conventions. Car le sens de la responsabilité doit naître non de lois restrictives mais de la maturité des individus. Et pour cela, il faudrait que les principes spirituels qui permettent une transformation intérieure soient encore vivants dans la société, au lieu d’y faire cruellement défaut.

J.F. : Toutes les grandes sociétés démocratiques modernes sont basées à la fois sur la liberté de l’opinion politique, la liberté de la recherche scientifique et philosophique et la liberté religieuse ; mais toujours sous réserve que cela n’empiète pas sur les droits des autres.

M. : Nulle part, l’équilibre entre droit et responsabilité n’est réalisé. Par manque de sagesse et d’altruisme, par manque de principes éthiques et spirituels, on ne distingue pas clairement entre les aspects désirables de la liberté d’expression et ceux qui, directement ou indirectement, nuisent aux autres êtres.

J.F. : Il est impossible de définir des principes qui prévoient tous les cas particuliers. Nous entrons dans la casuistique (tendance à argumenter de façon subtile) de l’application des lois, qui exige énormément de finesse. L’application catégorique, mécanique n’est pas possible. Mais c’est le propre de toute civilisation ! Si elles étaient simples, elles seraient ennuyeuses.

M. : Mais, tant que le motif prédominant est l’appât du gain et non l’approfondissement des connaissances, et que les conséquences sont néfastes, arguer du sacro-saint principe de la liberté d’expression me semble être une tromperie cynique de la part des promoteurs et une nouvelle forme de superstition de la part des intellectuels.

J.F. : N’oublions pas que dans les démocraties, l’intervention du facteur opinion public est très important. L’éducation de cette opinion publique est le point essentiel, le législateur ne peut rien sans elle. C’est là que la liberté d’information, la liberté d’échanges de vues jouent un rôle important. Un public dégoûté peut agir plus efficacement que ne l’aurait fait une interdiction.

M. : Il importe de considérer les intérêts des autres comme aussi importants que les siens.

J.F. : Le devoir d’altruisme ne peut faire l’objet de lois. Le danger est l’utopie. La science politique, science de l’organisation du fonctionnement des sociétés humaines dans la légitimité et la justice ne peut pas être élaborée dans le vide. Les utopistes ne sont pas des gens qui se font des illusions mais ont de bonnes intentions, les utopistes sont des inventeurs de systèmes totalitaires : partant d’une idée abstraite de ce que l’être humain doit faire, ils appliquent leurs ordonnances d’une manière impitoyable.

La vraie science politique repose uniquement sur l’observation du fonctionnement des sociétés humaines. La science politique, qui ne peut se passer de la science économique parce qu’il faut bien vivre, repose d’abord sur des sciences positives : sociologie, histoire, économie. C’est à partir de la pratique de ces sciences que l’on peut se permettre de dégager, prudemment, un certain nombre de principes directeurs.

M. : Sur quels principes reposent ces sciences humaines ou politiques ?

J.F. : 1° danger philosophique : prétention de vouloir bâtir un système global expliquant une fois pour toutes le fonctionnement des sociétés humaines. Détrôner toutes les théories des prédécesseurs et rendre inutiles toues les théories des successeurs. Tentation totalitaire de la sociologie. 2° danger idéologique. Aucune de ces disciplines ne doit être prise comme une science. Tout dépend du scrupule de celui qui s’exprime, de sa compétence, de ses capacités de travail, de son ingéniosité dans la recherche, et surtout de son honnêteté : qu’il n’obéisse par à des fidélités d’école ou de clan.

Il n’y a pas en soi de science historique, il y a des historiens qui font preuve ou pas de scrupules scientifiques. Certaines erreurs sont tellement tendancieuses qu’elles sont certainement volontaires.

M. : Le danger philosophique et idéologique est évident lorsqu’il s’agit de constructions intellectuelles, d’un “savoir ignorant” qui veut répondre à tout sans se fonder sur une compréhension profonde des principes qui régissent le bonheur et le malheur des êtres et de la société. L’Histoire est une observation, la plus rigoureuse possible, de l’évolution de l’humanité. Elle peut tout au plus décrire des événements, dégager des tendances et analyser des causes, mais elle ne propose pas de principes de vie.

Le Dalaï-Lama et les membres de son gouvernement en exil essaient de reconnaître quel système serait le plus apte à assurer le fonctionnement de la société tibétaine à notre époque, tout en préservant les valeurs fondamentales du bouddhisme. Ces valeurs, loin d’entraver ce système démocratique, ne peuvent que lui assurer une efficacité accrue, car elles aident les gens à comprendre que l’ensemble des lois doivent être sous-tendues par le principe de responsabilité des individus à l’égard de la société, permettant ainsi un meilleur équilibre entre les droits et les devoirs.”

Matthieu Ricard et Jean-François Revel in “Le moine et le philosophe”.

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