MATTHIEU RICARD. PLAIDOYER POUR L'ALTRUISME.
"Rien n'est plus puissant qu'une idée dont le temps est venu." Victor Hugo.
INTRODUCTION. (extraits)
À mon retour d'Orient, mon regard avait changé, et le monde aussi. J'étais habitué à vivre au sein d'une culture et parmi des personnes dont la priorité était de devenir de meilleurs êtres
humains en transformant leur manière d'être et de penser. Les préoccupations ordinaire du gain et de la perte, du plaisir et du déplaisir, de la louange et de la critique, de la renommée et de l'anonymat, y étaient considérées comme puériles et sources de déboires. Par-dessus tout, l'amour altruiste et la compassion constituaient les vertus cardinales de toute vie humaine et se trouvaient au coeur du chemin spirituel. J'ai été, et je suis toujours particulièrement inspiré par la vision bouddhiste selon laquelle chaque être humain possède en lui un potentiel inaltérable de bonté et d'épanouissement.
Le monde occidental que je retrouvais, un monde où l'individualisme est apprécié comme une force et comme une vertu, au point souvent de virer à l'égoïsme et au narcissisme, était d'autant plus déconcertant.
Sources culturelles et philosophiques de cette différence :
- Plaute : l'homme est un loup pour l'homme.
- Thomas Hobbes : la guerre de tout homme contre tout homme.
- Nietzsche : l'altruisme est la marque des faibles.
- Freud : assure avoir découvert que fort peu de bien chez les hommes.
Supposer que tous nos actes, paroles, pensées sont motivés par l'égoïsme a longtemps influencé la psychologie occidentale, les théories de l'évolution et de l'économie, jusqu'à acquérir la force d'un dogme dont la validité n'a guère été contestée que récemment. Le plus surprenant reste la persistance de grands esprits à vouloir déceler à tout prix une motivation égoïste à l'origine de chaque acte humain.
En Occident, les sages ne sont plus des modèles, on leur a substitué les gens célèbres, riches ou puissants. L'importance démesurée accordée à la consommation et au goût du superflu ainsi que le règne de l'argent me font penser que beaucoup de nos contemporains ont oublié le but de l'existence - atteindre un sentiment de plénitude - pour se perdre dans les moyens. Mais ce monde semble en proie à une curieuse contradiction, puisque les sondages de popularité mettent aux premières places Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela et Mère Teresa. Reconnaître les vraies valeurs humaines ne nous empêche pas d'être séduits par le miroir aux alouettes de la richesse, du pouvoir et de la célébrité et de préférer l'image de la facilité à l'idée d'un effort de transformation spirituelle.
Dans la réalité quotidienne, en dépit du lot de violences qui afflige le monde, notre existence est le plus souvent tissée d'actes de coopération, d'amitié, d'affection et de prévenance.
Par ailleurs, contrairement aux idées reçues et à l'impression que nous donnent les médias, toutes les études montrent que la violence, sous toutes ses formes, n'a cessé de diminuer au cours des siècles derniers. L'hypothèse de l'égoïsme universel est démentie par l'investigation scientifique. L'altruisme véritable existe et ne se réduit pas à une forme d'égoïsme déguisé.
J'ai été élevé dans un milieu laïc et personne ne m'a inculqué de dogmes sur l'altruisme ou la charité. La seule force de l'exemple m'a appris bien davantage.
Dalaï-lama : "Ma religion, c'est la bonté". " Tout être, même hostile, redoute comme moi la souffrance et cherche le bonheur. Cette réflexion nous amène à nous sentir profondément concernés par le bonheur d'autrui, ami ou ennemi. C'est la base de la compassion authentique. Rechercher le bonheur en restant indifférent aux autres est une erreur tragique."
Tout pratiquant doit d'abord se transformer lui-même avant de pouvoir se mettre efficacement au service des autres. Toutefois, le Dalaï-lama insiste sur la nécessité de jeter un pont entre la vie contemplative et la vie active. Si la compassion sans sagesse est aveugle, la compassion sans action est hypocrite.