Pema Chödrön. “Conseils d'une amie pour les temps difficiles".
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La non-agression et les quatre maras :
Ce que nous considérons comme un obstacle est bénéfique : c’est en vérité la façon dont le monde et toute notre expérience nous enseignent l’endroit où nous sommes coincés. Que nous ressentions ce qui nous arrive comme un obstacle ou un ennemi ou comme un maître et un ami dépend entièrement de notre perception de la réalité. Le niveau externe, c’est le sentiment que quelque chose ou quelqu’un nous a fait du mal en s’immisçant dans l’harmonie et la paix que nous croyions nôtres. L’obstacle interne, c’est que rien ne nous a jamais vraiment attaqué si ce n’est notre propre confusion. Il n’y a aucun obstacle solide si ce n’est notre besoin de nous protéger de toute possibilité de nous laisser toucher.
Rien ne disparaît jamais avant de nous avoir appris ce que nous avons besoin de savoir. L’obstacle reviendra jusqu’à ce que nous apprenions tout sur l’endroit où nous nous séparons de la réalité, sur la manière dont nous avons un mouvement de retrait au lieu de nous ouvrir et comment nous nous fermons au lieu de nous autoriser à éprouver complètement tout ce que nous avons à affronter, sans hésiter, ni nous replier sur nous-mêmes.
Les maras fournissent des descriptions de certains moyens très usuels grâce auxquels nous essayons d’éviter ce qui se produit :
- devaputramara : concerne la recherche du plaisir.
Quand nous nous sentons gênés, mal à l’aise, quand nous souffrons, nous courons comme des fous vers le confort : nous ne pouvons supporter de ressentir la douleur, la tension, l’anxiété, la brûlure de la colère qui monte, le goût amer du ressentiment... alors nous nous accrochons à quelque chose d’agréable, nous fuyons en essayant de nous échapper de toutes sortes de manières.
Au lieu d’éviter malaise et déséquilibre, nous pouvons commencer à ouvrir notre cœur à l’ambiguïté humaine qui provoque tant de malheur dans ce monde. Nous pouvons observer combien nous sommes faibles.
- skandhamara : concerne la manière dont nous essayons constamment de nous recréer, de récupérer du terrain, d’être celui que nous croyons être.
Quelqu’un ou quelque chose enlève le tapis sous nos pieds et notre monde s’écroule. Nous ne savons pas ce qui nous attend ni même où nous sommes alors nous revenons au terrain solide du concept que nous avons de nous-mêmes. De peur de ce que nous risquons de découvrir et au lieu d’en rire, nous voulons redevenir nous-mêmes même avec nos imperfections, juste au moment où nous pourrions comprendre vraiment quelque chose, voir clairement la situation en permettant à notre cœur de s’ouvrir. Au lieu de lutter pour reconquérir le concept de celui que nous sommes, nous pouvons entrer en contact avec cet esprit qui tout simplement ne sait pas, l’esprit de la sagesse fondamentale.
- kleshamara : concerne la manière dont nous utilisons nos émotions pour demeurer stupides ou endormis. Il se caractérise par des émotions violentes.
Un sentiment tout simple surgit et, au lieu de le laisser être là, c’est la panique. Quand tout s’écroule et que nous ressentons incertitude, déception, choc, malaise, ce qui reste est un esprit clair, frais et sans préjugés. Mais nous ne le voyons pas. Nous oublions ce que nous avons appris grâce à la méditation et que nous savons être vrai. Quand des émotions vraiment fortes surgissent, toutes les doctrines et croyances auxquelles nous nous accrochons paraissent dérisoires en comparaison, les émotions sont tellement plus puissantes. Nous UTILISONS nos émotions : elles sont inhérentes au fait d’être vivant, mais au lieu de les laisser simplement être là, nous nous en servons pour reconquérir notre terrain. Nous les utilisons pour essayer de nier qu’en fait personne n’a jamais su et ne saura jamais ce qui se passe ; pour essayer de rendre toute chose sûre et prévisible et de nouveau réelle, pour nous duper sur ce qui est réellement vrai ; au lieu de demeurer assis avec l’énergie de notre émotion et la laisser passer.
Il n’y a aucun besoin particulier de nous répandre en blâme et en autojustification. Au lieu de cela, nous rajoutons de l’essence dessus. Inutile de considérer ce processus comme un obstacle, nous pouvons observer la violence de nos émotions, commencer à nous traiter en ami, mais aussi commencer à traiter tous les êtres en amitié.
En devenant conscient de nos schémas habituels dus au fait que nous ne voulons pas demeurer dans l’incertitude, le malaise et la douleur ne pas savoir, nous commençons à faire naître une véritable compassion pour nous et pour autrui. Ainsi ce qui semble particulièrement déplaisant, problématique et non désiré devient en fait notre maître.
- yamamara : a trait à la peur de la mort.
Quand nous parlons d’une bonne vie, nous voulons dire que nous sommes enfin arrivés à trouver l’équilibre. Rechercher la sécurité ou la perfection, se réjouir de sentir assuré et complet, autosuffisant et bien dans sa peau, est une espèce de mort. Nous tuons l’instant présent en contrôlant notre expérience. Nous courrons à l’échec parce que tôt ou tard, arrivera quelque chose que nous ne pourrons pas contrôler. La vie est essentiellement remplie de défis. Être vivant, humain et éveillé, c’est être continuellement jeté hors du nid. Vivre c’est être disposé à mourir encore et toujours. La mort, c’est vouloir s’agripper à ce que nous avons et vouloir que chaque expérience nous confirme et nous flatte et nous fasse nous sentir bien équilibré. La peur de la mort, c’est en fait la peur de la vie.
Tous les maras indiquent la voie à suivre pour être complètement éveillés et vivants : en lâchant prise, en nous laissant mourir, instant après instant, à la fin de chaque expiration. Quand nous nous éveillons, nous pouvons vivre complètement sans rechercher le plaisir ni éviter la souffrance, sans nous recréer nous-mêmes quand nous nous effondrons.
Grandir :
À côté de la vision claire, il y a un autre élément important : la bienveillance. Sans clarté ni honnêteté, nous ne progressons pas. Il faut apprendre à cultiver la compassion en même temps qu’une vision claire : arriver à nous détendre et à nous réjouir plutôt qu’à devenir plus tourmentés par la culpabilité et plus malheureux encore. Sinon nous démolissons tout le monde, y compris nous-mêmes. Rien n’est à la hauteur de nos espérances, rien n’est assez bon.
S’ouvrir sur son propre cœur pour découvrir ce qui est vrai n’est pas seulement une question d’honnêteté, c’est aussi montrer de la compassion et de respect pour ce qu’on voit.
La seule raison qui nous empêche d’ouvrir notre cœur et notre esprit aux autres c’est qu’ils déclenchent en nous une déroute telle que nous ne nous sentons ni le courage ni la santé mentale suffisants pour l’assumer. C’est dans la mesure où nous nous observons avec clarté et compassion que nous nous sentons assez confiants et intrépides pour regarder quelqu’un d’autre dans les yeux. Plus nous entrons en relation avec les autres, plus nous découvrons vite là où nous sommes bloqués, méchants, effrayés, renfermés. C’est utile mais douloureux.
Rien qu’en commençant à essayer de nous accepter nous-mêmes, le très vieux fardeau de la prétention se trouve considérablement allégé. Enfin, il y a de l’espace pour vivre avec une curiosité authentique et nous retrouvons l’appétit pour ce qui nous entoure.
La voie est le but :
Que faut-il pour utiliser la vie que nous avons déjà afin de devenir plus sages et non pas plus coincés ? Quelle est la source de la sagesse sur un plan personnel, individuel ? Les réponses semblent être liées au fait de ramener à la voie tout ce que nous rencontrons. Chaque chose a un sol, un chemin et un fruit. Mais on dit aussi que le chemin est à la fois le sol et le fruit.
La voie n’existe pas avant d’être parcourue. La voie est l’évolution de notre expérience, instant après instant, l’évolution du monde, de nos pensées et de nos émotions.
Impossible de voir vers où nous nous dirigeons, nous ne pouvons qu’apercevoir les endroits que nous avons déjà dépassés.
C’est un enseignement très encourageant car il dit que la source de la sagesse est tout ce qui va nous arriver aujourd’hui, c’est tout ce qui nous arrive à l’instant même.
Toutes nos actions s’accumulent, le futur est le résultat de ce que nous faisons à ce moment même.
Entrons-nous en relation avec les circonstances de notre vie avec amertume ou ouverture ?
Tout ce qui arrive peut être considéré comme la voie et toutes les situations se laissent travailler et nous font avancer.
Pema Chödrön. “Conseils d’une amie pour des temps difficiles”. Quand tout s’effondre. Ed. La Table Ronde. 1997.